…et lycéennes évidemment !
BILLET D’HUMEUR #30

Les millenials, nous ne sommes pas des héros durs à cuire, nous sommes une génération de burn-out. J’ai l’impression que l’engagement de la jeunesse, réveille simplement en nous un sentiment d’impuissance, pour ne pas dire d’humiliation. Nous sommes la génération de l’entre deux. Nous avons été éduqué par une génération qui croit dur comme fer à la valeur du travail mais contraints de constater que ce n’est plus vrai. Et nous avons du mal à lâcher cette idée.
[…] Alors s’il vous plaît les millenials : taisons-nous, et soutenons une jeunesse qui s’indigne des conditions qui sont douloureuses, illusoires et injustes ! Je ne suis pas sûre qu’à leur âge j’aurais eu ce courage, ni cette compréhension du monde qui m’entoure.
(L’amour moi j’en ai pas : Les millenials en amnénie collective)
Je n’ai pas bloqué mon lycée en 2006 pendant le mouvement contre le CPE. Je faisais partie des élèves qui escaladaient le muret du lycée Palissy à Agen pour pouvoir aller en cours malgré le portail encombré par les engagé.e.s. Quand les bloqueurs et les bloqueuses ont compris mon petit manège, ils et elles l’ont couvert d’œuf et de farine.
Je n’avais rien contre le mouvement. C’est juste que je ne comprenais pas les revendications. Je n’étais pas politisée. En partie parce que j’avais grandi dans une famille (de droite) qui, à ce moment-là, faisait partie des privilégiés du système et que ça ne me venait pas à l’esprit de remettre en question les propos de mes parents.
J’avais donc 19 ans la première fois que j’ai manifesté. C’était en 2009. Il se passait (encore !) quelque chose avec les retraites. Je ne comprenais pas plus qu’à 16 ans. J’étais encore moins rapidement concernée que par les questions de CPE. Mais, entre temps, j’avais commencé mes études de théâtre – ce qui me posait la question du rôle fondamental de l’art dans la société – ; je jouais dans un spectacle qui parlait de la guerre d’Espagne – ce qui me confrontait aux luttes du passé de façon littérale et physique. Mon esprit s’était ouvert, je me sentais concernée par tout ce qui aidait à lutter contre les injustices.
Il me fallut attendre trois ans pour refaire une manifestation.
Pourtant, entre temps, le mouvement des Indignés battait son plan et j’aurais pu faire mes « armes »… Mais j’avais trop d’indignations intimes à contrer, de combats intérieurs à mener, pour me mettre au service de quelque chose de plus grand que moi.
Bref, le 1er mai 2012, je descendais à nouveau dans la rue. Je travaillais à l’écriture de ma première pièce de théâtre : Résistantes !, et mes lectures me confrontaient. L’art ne peut être engagé qu’à la condition que ses acteurs et ses actrices le soient aussi : ainsi, quelles que soient les luttes qui adviendraient dans le futur, j’en serais !
Et j’ai plutôt tenu parole… jusqu’à l’essoufflement. Jusqu’à la perte d’espoir, par un manque de résultat, de sens, par un déni systématique et systémique des voix du peuple. Comme beaucoup de gens avant moi, je suis sortie dégoûtée, avec un regard acerbe et amer sur ma prétendue république.
J’ai vu ma rage renaître avec le mouvement des gilets jaunes en 2018, mais la mascarade du grand débat et les doléances restées sans déférence m’ont dégoûté. J’ai vu mon espoir refleurir avec la création du Nouveau Front Populaire et la mobilisation du peuple pour les fameuses élections législatives du 2024. Mais encore une fois, les politiques et la République ont déçu.
Depuis, je continue à descendre dans la rue par occasion, comme à mes 20 ans, mais je ne suis plus seule : j’ai pour compagnon le sentiment brûlant de ma profonde impuissance personnelle et collective.
Ainsi, aujourd’hui, c’est le cœur en fleur – alors même que c’est l’automne – et les yeux brillants – et pas qu’à cause des gaz lacrymos -, que je regarde la nouvelle génération prendre la rue, chanter la marseillaise, lever les drapeaux, s’unir face à l’imbécilité du monde. J’admire leur intelligence, je remarque leur maturité, j’encourage leur lutte, parce qu’en plus de mener un combat juste, ils font ce que je n’espérais plus : il rallume l’espoir dans toutes nos âmes. Ou au moins la mienne.
Face au monde de merde qu’on leur propose, ils ne partent pas perdants, ils n’acceptent plus les règles auxquelles ma « génération de l’entre-deux » s’est pliée parce que « le monde, c’est pas un kiwi ! » et ils nous éduquent au passage… Ils nous font comprendre que ce monde est merdique parce que l’on continue à suivre les règles d’un jeu auquel on n’a même pas envie de jouer et que c’est en changeant les règles qu’on changera le monde. Ils nous rappellent qu’il y a plus à attendre plus de la vie que celle qu’on nous a fait croire qu’on ne pouvait pas avoir, parce que « la vie, c’est pas un kiwi ! ».
Je ne sais pas si le 17 octobre sera notre prochain jour férié, je ne sais pas si nous allons finir broyer par les égos et les conneries de ceux qui nous dirigent, j’ai peur de ce qui nous attend au présent et au futur proche ; mais je sais une chose : aujourd’hui, je me sens moins seule, je me sens plus agissante et ce n’est que par l’action collective que le monde change.
Justine T. Annezo – 19 octobre 2026 – GTM+2