Le vent qui me glace entre les gratte-ciels

J’émerge telle une tortue à multiples carapaces d’Union Station et j’aperçois brièvement les gratte-ciels de Chicago qui se balancent au-dessus de la rivière, qui se courbent sur les bords du Lac Michigan. Il fait gris, mais il ne fait pas si froid… Ou bien suis-je devenue étanche à l’hiver. Malgré le mois de février qui s’invite, la rivière tourbillonne indolemment sans se figer, les bas côtés ne se souviennent d’aucune neige.

Je m’en vais rejoindre ma copine Morgen, rencontrée il y a quatre ans en Irlande alors que nous suivions toutes deux un stage de théâtre à l’Ecole Nationale de Dublin. Cette rencontre correspond aux prémices de cette nouvelle version de moi que j’ai complètement adoptée aujourd’hui. Quatre ans déjà. Quatre ans seulement… Nous nous retrouvons comme si nous ne nous étions jamais quittées, comme si nous ne nous voyions pas qu’une fois l’an. Et nous faisons le constat de qui nous sommes devenues, de combien nous sommes les mêmes et avons pourtant grandi.

Aujourd’hui, je découvre joyeuse une autre Morgen. Je ne connais d’elle que celle qui voyage en Irlande comme un pèlerinage régulier vers ses ancêtres. Aujourd’hui, elle me partage son Amérique avec pour première étape de m’apprendre à jouer au billard. Je suis loin de son niveau de championne mais je m’amuse et me sens appartenir à cette étrange terre qui est comme un tout autre pays que celui que je parcours depuis des mois. Chicago n’a rien à voir avec l’Alaska pour sûr, mais la ville diffère aussi de ce que j’ai connu de l’Idaho moins lointain. Ici, on n’imagine pas une minute manger de l’élan ou du wapiti. Ici, on se régale des sushis et on appelle Uber pour rentrer chez soi.

Portillo’s Restaurant

Le lendemain est tout à nos occupations individuelles et personnelles mais le soir, nous nous rendons au concert du choeur de St Olaf, dont la maman de Morgen dirige certains chanteurs, à la Fourth Presbyterian Church. Je suis absolument transportée, bouleversée. Certains chants sont religieux, d’autres non. Les symphonies sont internationales, universelles ; elles parlent de foi, elles parlent de combat, puis elles arrêtent de parler. Elles sont des notes élevées vers le ciel pour nous transpercer, pour colorer nos âmes d’une énergie au-delà des mots, pour emplir nos cœurs d’émotions au-delà de nous. Je me sens carambolée devant tant de beauté.

Puis, notre week-end s’occupe à parcourir Chicago. Morgen suit à la lettre son petit mot d’accueil et de conseils pour me voyager d’une rue à l’autre, pour me donner le vrai goût de Chicago. Ainsi, notre première destination est Portillo’s Restaurant. Fameuse institution de la ville qui propose toutes les spécialités culinaires de Chicago. Sandwich italien. Hot dog. Sur des nappes à carreaux rouges et blancs. Dans un décor qui rappelle l’exposition universelle de 1893. Notre marche digestive nous vagabonde jusqu’aux abords du lac Michigan si clair, si blanc, si bleu, si gris. Si grand que l’on dirait la mer. Dont l’une des rives nous transporterait au Canada. Mais celle où nous nous tenons offre une vision bleutée de la ligne du ciel en hauts buildings et nous réfugie dans le Navy Pier en travaux. Puis, nous suivons le mouvement de la foule empressée aux abords du haricot magique qui nous ouvre une porte vers les étoiles. La nuit tombe déjà, les lumières des devantures resplendissent dans les rues à angles droits et je me laisse guider par le bruit ferrailleux du métro aérien zigzagant au cœur de la ville.

Je suis branchée de mille feux, je trépide, je rayonne. Tout va absolument bien.

Skyline depuis Navy Pier

Samedi soir, nous rendons hommage à notre première rencontre et célébrons nos retrouvailles dans un pub irlandais, avant de revenir au présent de l’Amérique au son de musique country. Nous voulions rendre visite à Al Capone au Green Mill Lounge, bercées par les trompettes jazzy, mais le vent nous a coupé dans notre élan. Un autre soir. Dans une autre vie.

Et pour parfaitement parfaire mon expérience américaine, j’ai la chance d’être encore dans les parages pour le Superbowl ! Instant d’ultime réunion états-unienne, même si cette année, une fois n’est pas coutume, les Patriots se sont vus coiffés au poteau au grand plaisir du reste de l’Amérique. La Nouvelle Angleterre – prochain refuge de mes explorations – est en deuil mais les Chiefs de Kansas City ont de quoi célébrer. Ils gagnent le Superbowl pour la première fois depuis cinquante ans. Je regarde ça depuis le onzième étage d’un bébé gratte-ciel sur les bords du lac. J’assiste, intimidée à l’hymne américain sans casquette sur le cœur ; j’assiste, insensible aux publicités qui valent des millions ; j’assiste, éberluée (mais un peu déçue) au traditionnel spectacle chanté de la mi-temps, aujourd’hui assuré par J-LO et Shakira.

Dans le métro aérien

Ma dernière journée complète à Chicago est réservée à mes errances solitaires. Je commence sur les rives septentrionales du lac ; partant de la ville d’en haut, je suis les cimetières d’arbres morts et aperçois finalement Downtown baigné dans un mystère embrumé, déposé sur une eau aussi bleue que le ciel dans ce soleil froid d’hiver.

Puis, je suis le courant d’une autre eau à l’ombre des hauts gratte-ciels du centre ville. Amarrée, j’écoute la fameuse visite architecturale de la ville que ma mémoire en gruyère oublie aussitôt. Il y trop d’informations trop vite. On me mentionne tous les présidents originaires de Chicago. Lincoln. Obama. Reagan. Grant. Dont un a porté serment dans un bâtiment de briques rouges à côté de l’Opéra. On me parle de l’incendie qui a fait la richesse architecturale de la ville. On me cite les plus hauts bâtiments. Les plus anciens. Les plus larges. On me raconte l’histoire de la poste géante. On m’explique tous ceux qui sont propriétaires du ciel au-dessus des immenses immeubles pour qu’on ne vienne pas faire de l’ombre à leur balcon, créant ainsi des imbroglios ridicules quand l’un est propriétaire de la pierre et l’autre de l’air.

Glacée par le vent, épuisée par le froid, je visite la ville depuis la Loop, The L* comme l’appelle les vrais d’ici. Je regarde les gratte ciels s’illuminer, immobiles face au bourrasques, je me complais de la vue qui me ramène jusqu’à chez Morgen. J’observe la vie invisible sur les balcons estivaux dont le seul voisin est le bruit métallique du métro. Et je finis ma journée aux chants entêtants du film Chicago qui me rappelle toujours à mes premiers pas sur les planches branlantes du Théâtre du Jour.

Montrose Beach Recto
Montrose Beach Verso

Et déjà le dernier jour dans le Midwest ! Je m’en vais visiter le centre culturelle irlandais puisque Chicago est l’une des plus grandes communautés irlandaise des Etats-Unis. Ils vont même jusqu’à teindre la rivière en vert pour la Saint Patrick ! Je jette un coup d’œil au Green Mill à défaut d’y être entrée samedi soir, je me ballade sur North Broadway, bruyante et en travaux. J’erre dans Wrigley Village, alentour du fameux stade de baseball des Cubs. J’attends de célébrer la fin de mon séjour avec Morgen aux succulentes arômes de la fameuse Deep Dish Pizza à Lou Malnati’s Pizzeria. C’est bon, j’ai mangé et bu pour trois jours. Je me suis remplie jusqu’à nos prochaines retrouvailles quelque part sur la Terre.

Je quitte Morgen un peu trop tôt pour mon train prochain mais j’ai besoin de mes adieux particuliers à une ville avant de la quitter, j’aime arpenter les rues déjà aperçues une dernière fois pour mieux les comprendre, pour mieux les imprégner de mes souvenirs. Ainsi, malgré le vent glacé du jour, malgré mon sac à dos de 15 kg, je fais une dernière fois le tour de la boucle dans les lumières de la nuit.

Je ne saurais pas vraiment dire ce qui m’a traversé ici. Je me suis perdue dans la foule urbaine et je n’étais plus vraiment moi, je suis devenue Chicago sans pouvoir identifier qui elle était vraiment.
Et pourtant, je repense à mon amie qui, devant mes cartes postales de villes américaines, disaient qu’elles était toutes semblables. Et pourtant, c’est parce qu’elle ne les a pas déambulées car chacune déambule différemment, chacune à sa propre identité. San Francisco monte et descend jusque bout du monde sous un frais soleil de Pacifique estivale. Portland est à portée de pieds, à la mesure de mon cœur dans les allées bleutées de son marché artisanal, dans la fraîcheur de son bar à bières et livres. Seattle oscille entre mon souvenir d’été et mon souvenir d’hiver, limitée par les eaux dans le soleil ou sous la pluie. Denver, c’est mon Toulouse de l’Amérique, cette ville de rien qui a un charme fou, cette ville de rien qui contient tout. Les couches de l’Histoire ne sont pas profondes mais elles teintent les murs de chaque ville d’une humeur différente. San Francisco me parle d’or et du rêve californien. Portland me trace les pistes infinies qui arrivent de l’Est américain par l’Oregon Trail. Seattle me raconte la fin de la conquête de l’Ouest, l’ultime barrière qui tombe dans le Pacifique. Denver m’imagine les Cowboys et les Indiens d’après les Cowboys et les Indiens car les Rocheuses les empêchaient de se courir après. Chicago, même si aucun des quartiers rencontrés n’en a plus l’air, me transporte aux temps de la prohibition, aux heures de la ville meurtrière où les mafias se faisaient la guerre. Peut-être est-ce à cause du grain de folie de la ville, de ses mille feux immortels dans la nuit.
Elle fait un bruit reconnaissable et pourtant jamais entendu, celui du métro aérien, lorsqu’il fait trembler les maisons, lorsqu’il s’accorde au bruit des voitures, lorsqu’il vrombit sur la tête des piétons, sous les pieds des passagers sur le quai. Il est d’ailleurs incroyable de penser que ce morceau de ferraille a survécu dans une Amérique en mal de modernité.

Je vagabonde et atterris finalement à destination, dans la salle des Pas Perdus d’Union Station. Dans un décor digne du Palais d’Hiver d’Anastasia où même la musique ressemble à Tchaikovsky. J’ai véritablement un amour particulier pour les gares, pour ces salles où les gens s’attendent et se retrouvent, où leurs pas résonnent d’un autre temps. Pour les chandeliers de mille feux, pour les bancs infinis de bois brun qui font la gare de Chicago. Dans un lieu pareil, mon voyage trouve un écrin à la mesure de sa splendeur. Dans un lieu pareil, plus rien n’existe alentour. Juste cette musique et cette lumière. Juste le souvenir brumeux de Chicago.

Juste le vent qui me glace sous les os, courant depuis le Lac Michigan jusqu’à la rivière de la ville, dessinant au passage des architectures mutables et majestueuses. 

* Surnom du métro aérien à Chicago

Justine T.Annezo – 30 Janv.- 4 Fev. 2020, Chicago – GMT-6


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