It's always sunny in Philadelphia

Je rejoins Philadelphie, ville que j’appellerai moyenne à l’échelle américaine. Le voyage en bus m’offre une longue sieste bien méritée, une halte à New-York qui ne me donne pas très envie d’y retourner dans quelques jours et un magnifique coucher de soleil sur le New Jersey. J’arrive ainsi samedi dans la nuit. Bon d’accord, ce n’est pas exactement la nuit mais il fait déjà noir, toujours trop en avance comme un soir d’hiver. Le bus me dépose sur Market Street, propre et illuminée ; cependant Philly me montre bien vite son véritable visage organique dans les profondeurs du métro aux méandres desquelles je m’égare. Je suis épuisée malgré mon sommeil de rattrapage, j’ai la sensation qu’il est quatre heures du matin à la lueur des néons. Sur les quais déserts comme un soir de cuite. Je ne voudrais qu’une chose : dormir pour l’éternité. Mais je me perds dans les rames encore bondées, activant mon instinct de survie. Mais je marche dans le soir froid et sombre jusqu’à rejoindre les enseignes lumineuses des restaurants de Cheesesteak de la 9ème rue, redonnant vie à cette ville inconnue. Mais je rencontre Stéphanie et Marc, mes hôtes d’ici, réveillant mon âme somnolente.

Cette première soirée de rencontre, cette première minute d’adoption, méritent un roman à elles-seules, tant notre amitié immédiate et durable s’entrelace à nos vies en une seconde ; alors je me concentrerai sur ce qui s’en suit, sur la soirée rebondissante qui nous attend, promettant des mots prochains entièrement dédiés à Stéphanie et Marc. Ainsi, la soirée que j’aurais rêvée pantouflarde prend, à ma plus grande joie, un tournant totalement inattendu. Après une bière de mise en jambe, nous marchons dans les rues illuminées de South Philly et finissons au restaurant avec leur ami Andrew. Notre soirée imprévisible fait un arrêt impromptu chez René, Français expatrié de Nice dont la chocolaterie fait l’angle du marché italien. Personnage incroyable et potache, il fait partager sa version de la culture française à son public aussi potache que lui, son idole c’est Lara Fabian dont il écoute en boucle « Je t’aime » en concert. Il m’explique que Nice est la voisine de Toulouse quand on conduit une Harley Davidson à 180 km/h sur l’autoroute. Mais le clou de la soirée pour Stéphanie, l’ordinaire pour moi que plus rien ne surprend, ce sont les chocolats aux sujets tendancieux que je me permets ici de renommer : ChoKamasutra, comprend qui veut. Puis nous finissons en concert de rock dans les sous-sol d’Andrew. Il est une heure, Cendrillon est devenue citrouille depuis bien longtemps, je me baigne enfin dans le sommeil de ma pleine lune argentée.

Après une grasse matinée bien méritée et un petit-déjeuner hébreux, je m’en vais découvrir la ville des Philadelphiens pure souche, guidée par Marc et leur chien Lola. La vie y est colorée et ensoleillée par ce dimanche de février. Nous traversons les étals sales du marché italien où tous les bobos de la ville se retrouvent chaque week-end, surtout si un rayon de lumière vient à les surprendre.
Et nous faisons un détour par le jardin magique de Philadelphie, éclectique et brillant, qui me rappelle étrangement l’architecture de Gaudi. Et nous déambulons South Street qui tranche si bien avec les lumières sages de mon arrivée en bus. Le palais du préservatif y côtoie les meilleurs donuts de la ville, la rue se souvient des discriminations contre les Noirs et joue du violon aux dreadlocks verts, les murs affichent le portraits de l’ancien maire raciste et originaire du quartier dont les habitants voudraient pouvoir effacer les traits menteurs.
Je fais partie de la respiration habituelle de la ville. Je la sens qui palpite dans ma main, j’en comprends la vie réelle, sans artifice ni tourisme exacerbé, qui me transporte d’une échoppe à l’autre, qui m’offre le spectacle ludique des parents à poussette, des trentenaires devenus adultes, des multiplicités humaines qui se mélangent et s’entremêlent dans nos assiettes.

Puis, alors que Marc et Stéphanie retournent à leur vie pendant quelques heures, je reprends mes pas solitaires explorant les berges de la rivière derrière le Musée des Beaux Arts. Le soleil disparaît dans la banlieue et éclaire mon trajet apaisé dans cette ville qui me va bien. J’aime ces endroits où l’on sent que les gens existent, qu’ils participent à l’énergie de la ville au lieu de se laisser manger par elle, qu’ils la choisissent sans la subir, qu’ils peuvent se l’approprier et nous la partager sans excuser. J’aime découvrir l’identité propre à chaque quartier, sa vie de jour ou de nuit, son activité enfantine ou étudiante. J’aime l’humilité et la simplicité qui se dégage à chaque coin de rue.
Mon dimanche ensoleillé se finit dans le noir ou presque, Marc et Stéphanie m’ont rejoint, ils veulent me faire découvrir le parc d’horticulture où Marc a fait venir une Planète Terre version miniature. Elle brille bleue et vide au milieu de la jungle, et me transforme ma géographie: il y a en réalité si peu de terres au Sud du Monde, on se rend jamais vraiment compte sur un planisphère ou si l’on ne regarde pas la terre par en bas. Nous méditons là pendant quelques minutes, dans cet environnant si impropre à Philly qui pacifie nos cœurs fatigués et nous prépare au sommeil.

Lundi donne tort à la série TV*, il ne fait pas toujours beau à Philadelphie puisque la pluie colle aux murs et aux voitures. Je m’attarde pendant des heures, encore engourdie de sommeil, à Federal Donuts, afin de transcrire encore et toujours mes aventures intersidérales, avant de rejoindre le ciel gris et ses larmes de pluie. Soudain, la ville est moins vivante, non pas à cause de la pluie mais parce qu’elle devient musée, parce qu’elle devient Histoire ; elle me raconte la concrétisation de l’Amérique au son de Liberty Bell. La proclamation d’Indépendance fut écrite et lue ici, dans l’ancien Capitole de l’Etat de Pennsylvanie. Les troupes triomphantes de la Révolution ont martelé les rues de leurs sabots victorieux. Philadelphie fut capitale des Etats-Unis nouvellement affranchis de l’Angleterre, attendant que le Capitole de Washington DC s’édifie.

Une fois ma leçon d’Histoire achevée, je reste perdue dans une autre époque, errant entre les ruelles de la vieille ville, appréciant les petites allées surprises dont la plus connue est Elfreth’s Alley si pittoresque et joyeuse même entre les gouttes d’hiver. Je suis heureuse de cette journée qui me raconte une autre histoire, de ce morceau de ville qui palpite différemment.

En haut des marches du musée

Puis, je trouve refuge au Musée d’Histoire Naturelle où Stéphanie qui y travaille, me donne le privilège d’une aventure hors-norme dans les couloirs de l’Académie. Je découvre son envers du décor où l’on garde bien précieusement dans de nouvelles étagères toutes les espèces – du plus petit coquillage au plus gigantesque des oiseaux – à jamais témoins de notre ère ; où son collègue me partage les théories les plus fumeuses et les plus argumentées sur les scientifiques usurpateurs. J’aime tant qu’on me raconte des histoires surtout lorsque l’orateur est aussi passionné et illuminé que lui. Pour ma part, les oiseaux multicolores et les mystères millénaires qui se cachent dans leurs plumes m’enchantent.
Après tant de récits alambiqués, Stéphanie et moi rentrons, bras dessus bras dessous, pailletées des anecdotes joyeuses de ma nouvelle amie.

Le lendemain, je vagabonde une fois de plus sous la pluie et j’atteins le coloré et illuminé Reading Terminal Market. Je profite de cet abri bruyant pour revenir entre les lignes de mon carnet rouge, sur mon séjour à Philadelphie qui s’achèvera demain.
Puis, ma visite de la ville se termine dans le trou laissé sur la carte entre le Musée d’Histoire Naturelle et le Musée d’Art. Je regarde l’avenue Benjamin Franklin à travers l’encadrement du Love Park, traçant des ponts entres les plus beaux bâtiments de Philly, de l’Hôtel de Ville au Musée d’Art, faisant un détour par la Basilique Saint Pierre.
Je finis au musée dont une seule après-midi n’est pas suffisante à découvrir toutes les merveilles… L’art est aujourd’hui à la portée de tous les regards dans le monde hyper connecté que nous connaissons, mais lorsque je découvre l’original des Tournesols de Van Gogh, je constate tout ce que j’ai manqué. Ils sont palpables, on voudrait en toucher les reflets, on voudrait en sentir les arômes, aucune reproduction ne m’a jamais fait ce cadeau. Et je voudrais plus d’oeuvres d’art, je voudrais plus de découvertes, je voudrais plus d’explorations picturales et transmutables. Ca y est, je la prends ma claque d’art dans le cœur.

Le musée ferme trop tôt néanmoins, après une rencontre joyeuse et éphémère penche sur le balcon baroque. Je ne pourrais pas revenir demain, je m’en vais demain. Il y avait encore tant à voir…
Je dévale les escaliers rendus mémorables par Rocky et ses poings en acier lors de ses entraînements cinématographique ; une statue lui rend d’ailleurs honneur tout près. Mais je ne le reconnais pas… Depuis des jours, on me parle des « Rockies » et je pense naïve qu’on fait référence à la longue enfilade de marches qui mènent au musée acropolien de Philly. Ce n’est que quelques jours plus tard, à New-York, que l’on m’explique, honteuse, mon erreur…

C’est ma dernière soirée avec Stephanie et Marc, je leur partage mes simples talents culinaires pour les remercier de leur hospitalité joyeuse. Et j’achève ma quête désespérée pour trouver un logement à New-York où je pars demain, où mon voyage Nord-Américain va connaître ses derniers pas. Mais n’anticipons pas…
Savourons une dernière fois le sourire malicieux de Stéphanie, l’indolence heureuse de Marc, la tranquillité innocente de Lola et cette vie qui fourmille entre les étals des marchés, simple, bordélique, criarde, sale, heureuse. Entre les rues de Philly.

* Série populaire aux Etats-Unis qui donne son titre à cet article : It’s always sunny in Philadelphia

Justine T.Annezo – 8-12 Fev. 2020, Philadelphie – GMT-5


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