L’indolence de l’été

Il pleut sur Belfast, il pleut sur mon retour. Ces quelques jours m’ont fait mal au cœur mais ils ont fait du bien à mon présent, j’ai retrouvé mon âme de marcheuse, j’ai retrouvé ma paix intérieure, ma confiance pour les semaines à venir et la certitude que je veux voir le moindre brin d’herbe de chaque bout d’Irlande.
Je rentre à Dublin chargée de cette douceur et prête à regarder mon voyage autrement. J’adopte mon rythme quotidien dans la ville, j’en fais ma nouvelle maison. Et au milieu, 14 juillet. Certains chantent la Marseillaise pour prendre la Bastille alors que d’autres prennent des vies sur la Promenade des Anglais.

Je m’évade donc au creux des monts de Wicklow pour oublier le monde qui n’en finit pas de dérailler, les camions fous, la Marseillaise martyrisée et l’état d’urgence qui nous ment. Glendalough renferme les vestiges d’un monastère du Moyen Âge voué au culte de Saint Kevin, l’un des saints patrons irlandais avec Saint Patrick et Sainte Brigit. La légende raconte qu’il serait resté la main tendue, car devenue nid d’une portée d’œufs d’oiseaux, jusqu’à l’éclosion de ces derniers. Mais Glendalough n’est plus que ruines depuis que les Vikings ont pillé les monastères, depuis que les Anglais ont rasé l’Irlande. Ne restent que les tombes bancales et les pierres. Ne reste que la tour ronde pour guider les chevaliers errants dans la brume. Ne reste que l’eau noire du lac qui ressemble à une immense pinte de Guinness vue d’en haut, le rubis de l’eau et la crème de l’écume.
C’est vrai que dans mon désir de comprendre tout le sang irlandais coulé de l’épée anglaise, j’oublie un peu que les Vikings se sont invités avant eux. A ce moment-là, l’Irlande connaissait sa Renaissance, bien avant que le moindre rayon de lumière n’ait éclairé l’Italie ou la France. L’Irlande était le centre du savoir alors que l’Angleterre se débattait encore dans la barbarie. Une paix profonde et monacale régnait. Même si les rois des différents clans aimaient tout de même jouer à la guerre et sollicitaient la présence étrangère pour intervenir dans leurs querelles dynastiques. Résister à l’envahisseur ne faisait donc pas vraiment partie de leurs préoccupations premières.
Ainsi, à la fin du VIIIème siècle, les guerriers sauvages de Norvège rebroussent la crinière blanche de la mer d’Irlande, farouches dans le vent houleux. Ils viennent piller les monastères et implanter leurs barbes rousses dans le ventre de toutes les Irlandaises. Mais surtout, ils viennent se mêler aux guerres joyeuses des celtes qui se disputent déjà entre eux le poste de Haut Roi. La mythologie d’un âge d’or irlandais retiendra entre toutes la bataille de Clontarf, qui célèbre les exploits de Brian Boru et reste dans les mémoires révolutionnaires la dernière victoire irlandaise jusqu’à l’Indépendance.

Eire, love Brian well,
For Brian fought, and he fell:
But Brian fought, and he won:
God! that was long ago!

Je marche tout le jour à travers la brume galopante, à travers la pluie, toutes deux donnant à cette vallée une saveur d’un temps indéfini et intemporel. Il m’est facile d’imaginer ce qu’était l’Irlande avant Jésus Christ, avant les Celtes et tous les autres. L’Irlande des forêts. L’Irlande avant la tourbe. Je mange quelques rayons de chaleur allongée sur ma pierre au bord de l’eau, tentant d’oublier les abords grouillants de marcheurs.
Je prends rendez-vous avec le coucher de soleil sur les rives de l’Upper Lake. En attendant, je marche pour penser et je pense pour oublier, mais au bout du conte, les belles pensées sont envolées. Ne restent que les doutes et les questions qui me foudroient depuis des mois. Qu’est-ce qui m’attend ailleurs ? Qu’est-ce qui m’attend chez moi ? La même vie qu’avant, la vie à bout de souffle, à bout d’envie ? Et si je n’étais jamais prête à rentrer ? Et si je restais ici trop longtemps et que ma vie en France venait à s’évaporer ? Les uns et les autres auront mené leur vie sans moi et je ne serai plus qu’un fantôme parmi eux.
Le soleil se cache derrière les monts de bruyères avant mon arrivée, j’ai les jambes gelées et je suis en retard. Je regarde ce paysage magnifique, encore, malgré mon rendez-vous manqué. Et je ne sais plus rien. Seulement mon âme confuse, seulement les questions éternellement sans réponses… Malgré cette nouvelle envie irlandaise qui me redonne l’élan depuis quelques mois, quelque chose vient à manquer pour tenir dans la durée. Alors je me réfugie près d’une petite cascade pour essayer de trouver du réconfort à ma solitude. En attendant. Comme j’attends depuis la nuit de mon temps.

Coucher de soleil manqué entre les monts de Wicklow

Premier dimanche de grand soleil depuis que je suis ici, je suis assise aux abords du lac depuis le petit matin et je regarde la rive d’en face s’ensoleiller et découvrir les ruines de l’église celtique construite par Saint Kevin. Je suis heureuse d’avoir découvert le village monacal dans la brume et la pluie cependant, alimentant le mystère irlandais que je chéris. J’oublie presque ma sensation de détresse de la veille aux faveurs du paysage magnifique que j’avais dans les yeux. Je fais constamment les montagnes russes avec l’électrocardiogramme de mes pensées et je ne comprends pas comment, alors que tout est possible, que je suis ici pour le meilleur, soudainement, je me laisse reprendre par ma fatale dépression, celle-là même que j’ai voulue fuir. Mais j’oublie ma schizophrénie latente réveillée par le malte trop grillé de la Guinness et je me guéris avec l’été rougeoyant.
Je me replonge dans les théâtralités de mon programme dublinois, dans les traumatismes de Marina Carr qui expose les histoires d’inceste et la problématique d’une société irlandaise mortellement blessée par un ennemi indicible. Les auteurs de théâtre irlandais ont été occupés à la question de la liberté et de l’indépendance pendant des siècles. Aujourd’hui, tous les auteurs modernes semblent hantés par le même spectre : l’attentat fait à l’Irlande dans sa chair, qu’il soit religieux ou non. L’Irlande est une femme à demi et elle doit maintenant panser de nouvelles blessures, celles que l’Indépendance a creusées dans le ventre de toutes les petites filles et de tous les petits garçons.
La Nation est alors passée d’un tyran couronné à un despote en aube, le vrai pouvoir ne s’est pas transmis aux idéaux flamboyants des Républicains mais aux sermons pernicieux des chaires ecclésiastiques. Tous les petits enfants laissés à la protection de Dieu et de ses représentants par la confiance aveugle de leurs parents, subissent les sévices les plus divers, de la privation de nourriture aux châtiments physiques et/ou sexuels. Tous ces petits enfants deviennent des adultes accidentés et si les petits garçons changés en hommes échappent enfin à la grâce divine malgré les fantômes qui les hanteront à jamais, c’est une autre chasse aux sorcières qui s’installe pour les jeunes filles pénétrées avec ou sans consentement par une lumière profane, pour celles qui ont le regard trop lubrique ou le ventre trop rond sans bague au doigt, toutes sont salies au regard de Dieu, dénoncées publiquement à la messe le dimanche et n’ont pour seul salut que les lessiveuses oppressives des couvents de la Madeleine. En Irlande, l’ombre de la Vierge domine alors la vie des femmes, qu’elles aient été élevées dans la religion catholique ou non.
Lorsque ces abus deviennent publics et ne peuvent plus être déniés, ils sont une véritable descente aux enfers pour la totalité de la population qui considérait jusque-là l’Eglise catholique presque comme un membre de la famille. Ce qui choque c’est le degré de complicité des évêques, de l’Etat, de l’Eglise ; tous cachaient la réalité et laissaient des prédateurs insatiables agir en toute impunité. Encore un douloureux secret de famille, le plus brûlant depuis la création de la création de l’Etat Libre, que la société irlandaise devra tôt ou tard affronter.
L’Irlande a mis sept siècles à se libérer de l’Angleterre, espérons qu’elle sera plus prompte à s’affranchir de l’Eglise et de ses propres intolérances, pour enfin créer une société plus juste et égalitaire dans laquelle hommes et femmes, jeunes et vieux, protestants et catholiques, noirs et verts, ont le désir farouche de créer ensemble une Nation à la hauteur de leur Irlande.

Le soleil s’est levé sur la mer d’Irlande depuis deux jours, il fait si bon. Ça sent l’été irlandais. Un cygne solitaire traverse le bassin de Saint Stephen Green et je ne sais plus qui est mouette, canard ou goéland. Je m’habitue à Dublin, je m’habitue à être loin. Malgré les rues grouillantes de saumons, malgré le tramway en reconstruction. J’aime être là et marcher dans les rues connues, sur les rives de la Liffey River une mouette à mes côtés. Je me sens parfaitement chez moi ici. Non plus entre deux mers mais enracinée dans l’océan. Même si les doutes de Wicklow me poursuivent et viennent se bloquer dans mon cou. Me serais-je trompée ? Qu’est-ce que je suis venue chercher ici ? Suis-je au bon endroit ? Me suis-je seulement donné une excuse pour échapper à ma vie ? Suis-je bien raisonnée ? Raisonnable ? L’incertitude devient mon maître. Torticolis, j’ai mal. Torticolis, je refuse de regarder la vérité en face.
Et quelle est-elle cette vérité que je déguise ? Je me suis réveillée un matin avec la sensation d’avoir couru après le temps pour m’installer dans une vie. Mais la chose la plus importante venait à manquer et je ne supportais pas d’être enracinée. J’ai besoin de neuf, tout le temps. J’ai alors passé l’année à butiner ailleurs pour donner un renouveau à ma vie immobile. Trouvant ici une légèreté inattendue, je suis revenue y chercher mon espoir. Parce que j’ai la sensation que tout fait bouchon en France. Mais si c’était moi le bouchon ? N’ai-je pas toujours dit qu’on fuyait le problème en allant ailleurs mais que le problème était à l’intérieur de nous, toujours attaché à nos chaussures ? Comment peut-on être si lucide pour les autres et si aveugle pour soi-même ?
Les certitudes disparaissent à cause de doutes étrangers et intimes, triturant mon corps et ma pensée au passage, mais qu’importe. Je me souviens que je suis ici car je l’ai voulu. C’est ici que j’ai envie d’être aujourd’hui, maintenant. Et le reste n’a pas vraiment d’importance au final. Tort ou raison, je tente d’aller au bout de ma pensée.

Je quitte Dublin et tandis que je m’éloigne, mon cœur se serre. Je n’ai pourtant eu que le désir de découvrir d’autres horizons irlandais pendant un mois. C’est ainsi. La vie est une curieuse compagne. Pendant quatre semaines, j’ai vécu à Dublin sans m’en rendre compte, j’ai été dublinoise sans le comprendre. Pendant quatre semaines, j’ai vécu mon rêve d’il y a trois mois en l’oubliant. Mais à présent et pour toujours, en plus d’être attachée à mes meilleurs souvenirs de Pâques, Dublin sera remplie de théâtre et de mon anglais bancal. A présent et pour un jour, ce mois à Dublin sera le plus beau de ma vie.
A présent, il est temps de passer à l’étape suivante. Je suis ici comme dans le rêve que j’avais rêvé en mars, des espoirs – plus ou moins artistiques, plus ou moins réalisables – plein les bagages. A présent, il est temps de marcher, lire et rêver, gardant précieusement cette promesse au cœur : on trouve toujours ce qu’on est venu chercher à condition de laisser de place à l’inconnu pour ne pas louper l’inattendu. Car c’est bien en quête de cet imprévu que je suis revenue fouler plus de terres, nager mes pieds dans plus de mers et de lacs.
Je retrouve Cork comme un nouveau début et je me souviens de mon printemps, de tout ce que je voulais alors retenir comme une religion. Je retrouve Cork, comme à la maison, et je marche dans mes anciens pas pour me ressourcer avant d’aborder le reste de mon voyage, mais je ne suis plus la même. Je me sens enfin remplie de mon élan printanier. Je prends le temps d’écrire comme en voyage, je n’ai d’autres rendez-vous que celui que je prends avec mon stylo quand je suis ailleurs.

Et j’entreprends mes incursions plus profondément au cœur de l’Irlande. Je pars à l’ouest du Comté de Cork pour découvrir la pointe sud de l’Irlande et ses vertes prairies.
Rien de ce que j’avais prévu ne se passe néanmoins comme je le voulais à Clonakilty, où je m’arrête au nom de Michael Collins, l’enfant du pays, le héros de la Guerre d’Indépendance, le martyr de la Guerre Civile. The Big Fellow. Commandant militaire pendant la guérilla contre les Tommies, il est l’une des personnalités désignées pour aller négocier les conditions de paix avec la Couronne britannique à la fin de l’année 1920. Il sait se retrouver alors dans une position ambiguë et risquée auprès du public irlandais, mais il sait aussi sa présence nécessaire pour que l’Irlande soit entendue. Contrairement à son ami « Dev », il se fiche que sa popularité y soit sacrifiée, il estime qu’il en va de sa loyauté envers son pays d’y aller. Son sens du devoir lui coûtera pourtant la vie dès les premières heures de Guerre Civile : il représente, pour les Irréguliers, le traître qui a négocié des conditions de paix inacceptables pour l’Irlande, et ils le lui font payer de son sang. Assassiné dans des conditions mystérieuses alors qu’il retourne dans sa ville natale, l’Irlande perd ce jour-là l’un de ses plus humbles et valeureux défenseurs, les Pro-Traités la figure emblématique de leur combat.
Mais je rate ses maisons ensanglantées, trop loin, égarées dans les routes de campagne. Je loupe presque le musée qui met en branle toutes mes idées. Car enfin, à force de mettre mes pas dans la tourbe, de me faire souffler par le vent et respirer par la mer, mon envie d’écriture théâtrale trouve son squelette au rythme de mes pieds. Les idées me viennent par centaines. Je me sens prise d’une véritable fièvre créatrice, cela prend forme dans ma tête et dans mon cœur. Marcher en vain éveille mes rêves. Je m’écris une vie pour les cinq ans à venir, je suis en train de rêver gigantesque et pourquoi non ! J’ai les idées qui défilent plus vite que mes pieds, plus vite que mon stylo. J’ai le cœur qui fourmille et je fais appel à tous les poètes irlandais pour peupler mes histoires.
Je marche bien vingt kilomètres, sans savoir m’arrêter. Je veux longer le Lough Hyne et découvrir toujours mieux ce qui se cache derrière les hauteurs, derrière les arbres, après la mer. Et mes pieds continuent de penser pendant un temps. Après, il me faut me concentrer sur la terre, sur les monts autour de moi, verts, et parfois rocheux, et parfois roses, et parfois couverts de bruyères aiguisées. Il me faut me concentrer sur l’eau cristalline, salée et glacée du loch. Il me faut me concentrer sur l’appel de la mer invisible devant moi. Et je ne peux plus m’arrêter alors que toutes mes pensées ont déjà quitté mon corps, mes pieds inlassables veulent plus de brins d’herbes à renifler, plus de nuages à fuir. Mes muscles endoloris finissent par capituler cependant, je fais du stop pour la première fois de ma vie. Je suis touchée par l’émerveillement simple de l’homme qui me reconduit à mon abri de la nuit : « un jour sans pluie en Irlande, c’est toujours un jour de bonheur de pris. » Puis, décontenancée par ses réactions face au camion fou du 14 juillet en France : son Irlande du Sud l’a préservé des explosions entre protestants et catholiques du Nord, et il ne comprend pas que des gens se tuent au nom de la religion. Ou bien alors, son conflit irlandais contient pour lui l’idée de la Nation plus que de la religion. Toujours est-il que je ressens un paradoxe joyeux à entendre cette incompréhension dans la bouche d’un Irlandais.
Et ma journée se termine au coin du feu de joie, devinant le soleil se coucher, apercevant la rosée qu’il créé en sommeillant. Je rencontre des gens que l’on appelle les Travellers : descendants d’un peuple nomade irlandais, les Tarish, ces gitans d’Irlande se situent en dehors de la société depuis des siècles et ont souvent subi les discriminations de leurs pairs partiaux. Je n’ai aucune certitude, juste ce pressentiment que s’ils ne sont plus nomades, ils l’ont été ou leurs parents avant eux. Et j’observe une autre vie que la mienne, mais pas comme une intrusion, car l’espace d’une soirée, ils m’accueillent et m’acceptent parmi eux. Je fais partie d’un morceau de leur vie, les enfants m’offrant des marshmallows grillés. Et c’est beau, cet instant d’humanité.

Je suis presque à la tête la plus au Sud de l’Irlande. Le soleil entoure mes pieds mais je sens le brouillard culminer sur le mont Gabriel. Mes jambes l’ont cherché et ne l’ont pas trouvé. Comprenant alors physiquement la nécessité de prendre du recul face aux situations qui nous perdent, il a fallu que je prenne de la distance, que j’aille vers la mer pour démêler les monts et les vaux qui m’encerclent et reconnaître le chemin que j’aurais dû prendre. Mais trop tard, mon temps est compté dans la péninsule de Mizen Head et j’ai les pieds qui ont encore mal d’hier, alors faute de randonnée, je vais à la mer. Je vais aux rochers, aux rochers mauves et verts de gris du sud de l’Irlande, aux rochers qui me font un abri pour l’après-midi. Mes pieds nagent à défaut de pouvoir me plonger toute entière dans l’eau glacée. Je passe ma journée à rêver, allongée sur les roches tendres, sentant le soleil m’effleurer et disparaître. Je regarde passer les bateaux, passer les nuages qui s’effacent après avoir déposé leurs quelques gouttes de pluie. Je regarde le mont s’évanouir dans la brume, je n’ai rien manqué finalement. Je danse dans mes pensées.

Schull