L’indolence de l’été

Les plaines du Mayo

Nous terminons notre temps imparti à Castlebar, ville faisant sa part belle aux troupes françaises venues soutenir l’Irish Rebellion dans leur quête de Liberté contre les Anglais. Il est temps, la séparation approche. Malgré nos prières, le temps ne s’est pas arrêté. Il s’est étiré, nous ne pourrions dire si nous avons passé des heures ou des mois côte à côte. Mais nous manquons encore de temps, mais il est trop tôt pour la vraie séparation, implacable, qui posera à jamais la barrière de l’océan entre nous.
Le matin est gris. Un peu brumeux. L’air est presque mouillé. Et finalement, le bruit du train.

J’ai les paupières et le cœur lourd. J’ai peur du lit vide et blanc qui m’attend à Sligo, même si mon corps crie fatigue, même si je veux retrouver mes rêves pour oublier qu’il est parti et croire qu’il est encore à mes côtés.
Le soleil éveille mon matin meurtri et je décide de me guérir par la marche. Je suis au sommet de Knocknarea Mountain, à côté de la tombe de Queen Maeve, et refusant mon destin funeste, je prends la résolution d’un rêve insensé : le revoir en novembre chez lui, de l’autre côté de la Terre. Je respire un tout petit peu mieux et me reconnecte à la terre que j’ai presque oubliée pendant quelques jours.
Je suis au cœur de l’Irlande païenne, entourée par les géants qui ferment la frontière du Donegal dans lesquels se sont réfugiés tous les Dieux irlandais, eux-mêmes cernés par l’eau de la mer et des larmes. Je suis au cœur de tous les mots mythologiques que j’ai vu écrits noir sur blanc et qui sont, à cet instant, des vallées remplies des portes du Sidh, des monts sur lesquels s’entassent les morts et les cérémonies, des pierres en cercles et en dolmen.
Knocknarea Mountain au loin, surmontée de sa chambre funéraire, m’offrait au réveil tous les mystères. Soudain arrivée au sommet pourtant, je me suis trouvée face à un immense tas de pierre, préservé des vents et des marées, protégeant ses morts, mais qui m’apparaît alors trop palpable. Presque trop commun. La musique des cérémonies rituelles s’est évanouie depuis des millénaires, ne demeurent que les os enfouis dans les pierres, invisibles à mon regard. J’honore néanmoins les poussières de la tribu des Tuatha Dé Danaan avant de prendre peut-être la même route que la roue enflammée des nuits de Beltaine, au son absurde et beau des notes d’un joueur de flûte comme arrivé tout droit de l’Ailleurs. Je dépasse les murailles de petites pierres concentriques qui séparaient, aux temps des origines, le monde des vivants du monde des morts, le monde de la magie du monde du quotidien, et me dirige vers le Carrowmore Megalithic Cemetery. Je rêve beaucoup en chemin, de théâtre et beaucoup d’amour.
Et les pierres érigées vers le ciel me racontent leurs histoires : Gill, une très belle princesse irlandaise, refuse tous les prétendants de son cœur, est surprise se lavant près d’un puits – autant dire complètement nue – par l’ami d’enfance de son père. Celui-ci veut aussitôt l’épouser et s’en suit un désaccord cuisant avec le père de cette dernière. En bons Irlandais qui se respectent, ils se combattent à mort plutôt que de s’asseoir autour d’une table pour discuter. L’un meurt par l’épée, l’autre de chagrin d’avoir tué son ami d’enfance. Leurs deux corps reposent respectivement sur le Cairn Romra et le Cairn Omra, nommés après eux et entourant Sligo. Et la belle jeune fille, cause de tant de souffrances, pleure toutes les larmes de son âme, créant alors le Lough Gill, aux pieds des monts, aux portes de Sligo.
Les montagnes à l’Est, quant à elles, forment le corps de la Cailleach Bheirre, la mère de tous les Dieux. Pâle comme la mort, les yeux brûlés par le sel de ses larmes, aussi froids que le reflet de la lune dans les marais les nuits de gel, elle se présente aux hommes sous l’apparence d’une vieille harpie et ne demande qu’à être aimée. Elle se transforme alors en magnifique jeune fille à la condition que le noble prince qui la contemple lui ait donné son amour malgré son apparence hideuse ; chose assez rare il faut l’écrire, prouvant alors la valeur du jeune homme. Prisonnière de sa laide amertume, elle est jalouse de la déesse Brigid, jeune guérisseuse ensoleillée, qu’elle enferme en même temps que le soleil au creux de son ventre de pierre au premier jour de l’hiver. Telle Perséphone, Brigid est rendue au monde des vivants avec le Printemps.
La marche m’apaise et les contes d’un autre temps me tiennent éveillée, mais dès que je sens l’heure du sommeil approcher, mon cœur se serre.

Je choisis Drumcliff pour abriter mes nouvelles errances. Je suis au pied de Ben Bulben, l’un des géants figés et giflés par les vents, où Grainne et Diarmuid, les amants fugueurs, ont achevé leurs errements et vécu leur amour, finalement pardonnés par Fionn. Un soir de pleine nuit cependant, alarmé par un mauvais pressentiment, Diarmuid part rejoindre Fionn et ses guerriers qui chassent le sanglier. Une prophétie qui a valeur de geis interdit à Diarmuid de les chasser lui-même et pourtant, ce soir-là, il poursuit la bête qui menace ses anciens compagnons. Blessé au combat, Diarmuid n’a que le pouvoir guérisseur de Fionn comme salut, mais ce dernier paralysé par une amertume qu’il avait oubliée entend son cœur crier vengeance et il ne lui sauve pas la vie. Grainne pleure ainsi, jusqu’à sa mort, son amour perdu en haut de la montagne esseulée.
Rejoignant les lamentations de la veuve mythique, je me rapproche mais n’atteins pas les sommets nuageux, comme pour préserver le mystère de ce qu’il y a là-haut. Je préfère la vallée marécageuse aux nimbus des hauteurs et marche tout le matin. Si marcher est vraiment le mot. Je combats la terre humide des heures durant, seule et douloureuse, aux bords de la Drumcliff River. Griffée par les mûriers et autres ronces, mangée par les orties, aspirée par les boues dévoreuses d’hommes, je suis douloureuse de mon corps et de mes pensées. Les mains arrachées, les pieds lourds de boue, les jambes en feu de mes blessures, le sang fourmillant, je suis seule au monde. Seule avec les rocs environnants, seule avec l’eau s’écoulant vers le lac, seule avec l’âme de Yeats, seule avec mes maudites pensées. Je marche cruellement pour oublier qu’il est en train de s’envoler vers les Amériques. Et l’Irlande pure et déserte de mon printemps accueille mes tourments.
Une rencontre entre deux maisons, entre deux chemins, digne de celles que Didi et Gogo font en attendant Godot, clôture ma marche blessée : un homme grisonnant taille la haie de son jardin en cette journée grise, il est un ange déposé là pour mon salut alors qu’il énonce dans le silence de la vallée une vérité sage et constante, néanmoins nécessaire pour me ramener au présent : « La seule chose que nous pouvons faire c’est être ici et maintenant, être à l’instant du moment. »
Je peux ainsi retourner à mon rêve d’aujourd’hui : l’Irlande, car c’est bien elle qui me meut malgré tout. L’Irlande est mon pays de tous les possibles, même si elle n’est déjà plus totalement mon rêve en réalité. Trois semaines m’attendent encore sur les terres de notre rencontre, tant d’histoires à visiter, tant de gens à écouter pour nourrir d’autres écrits. Je fais donc le vœu de savourer autant que je peux, je me dois d’être plus forte car c’est l’histoire sanglante et douloureuse de l’Irlande du Nord qui attend mon cœur percé.

Glenveagh Park

Mais avant les frontières de la paix pour faire la guerre, je prends un cours de rattrapage dans le Donegal, j’embrasse les paysages magnifiquement et immensément déserts de mes yeux indiscrets. Je voudrais me baigner dans la vallée empoisonnée qui ressemble au paradis mais qui, par une erreur de traduction, a perdu son aura paradisiaque : dans les années 1820, l’Ordnance Survey du Royaume-Uni, l’organisme en charge de la cartographie anglaise, décide d’enfin tracer une carte de l’Irlande digne de sa topographie ; bien incapable de comprendre le gaélique, la Couronne décide d’angliciser le nom de villes, villages et autres lieux dits irlandais, soit en traduisant le nom de départ, soit en reproduisant phonétiquement en Anglais le mot irlandais d’origine.
Je voudrais grimper le Mont Erigal, à pic et son cœur béant, mais peux pas, pas l’temps. J’admire la côte ouest du Nord où le sable est blanc et l’eau turquoise, je voudrais marcher sur l’océan jusqu’aux rocs pourpres qui me tendent les bras. Je voudrais flâner autour du lough de Glenveagh, sur les rives duquel un empereur mégalo s’est fait construire un château écossais, expropriant ainsi une cinquantaine de familles, soit plus de deux cents personnes, pendant le printemps glacial et pluvieux de 1861 ; mais le temps file. Je repars donc le temps d’une respiration, avec le sentiment d’avoir un peu moins manqué le Donegal violet, mais l’envie d’y retourner les jours de grands vents et de grands froids pour me baigner dans son sable blanc quand le vent torture l’océan.
Je repasse la ligne invisible entre la République d’Irlande et le Royaume Uni, comprenant le sens particulier et absurde de la géographie des Nations : le Donegal se délimite bien moins de l’Ulster détaché que de Dublin à quelques deux cent kilomètres de là et Derry est bien plus républicaine qu’ulstérienne finalement. Je me demande où se situe le petit passage clandestin dont me parlait mon hôte d’Ennis et par lequel passaient les combattants de l’Irlande Libre pour rapporter des armes. Je comprends alors que j’ai dépassé la démarcation en apercevant les « IRA » vainement effacés sur les murs des maisons.

Je (re)découvre Derry, renommé Londonderry par les Anglais au XVIIème pour humilier un petit peu plus les Irlandais.
La cité vierge, Maiden City, a su rester inviolée grâce (à cause ?) à la vivacité des treize apprentis de l’Appendice Boy’s Hall qui ont fermé les portes de la ville à l’approche des troupes de James le Catholique pendant la Guerre des Deux Rois. Malgré les supplications de Robert Lunchy qui prônait la reddition, les remparts résisteront pendant cent cinq jours aux assauts de l’armée jacobite – No surrender! –, faisant ainsi de Derry un symbole de la domination des loyalistes en Ulster et de ce siège un élément constitutif de la culture protestante d’Irlande du Nord puisqu’il est célébré chaque année le 12 août, jour où l’on brûle une poupée à l’effigie de Robert, le traître des unionistes.
Derry, dont la place Waterloo, renommée à l’époque Sorrow Square, n’entend plus les échos des émigrés obligés de fuir à cause de la faim et de la pauvreté, à bord des bateaux-cercueils qui les attendaient sur les quais de la Foyle River pendant la Grande Famine. Derry se raconte la même histoire que Belfast se découpant entre les Catholiques et les Protestants, entre le Nord et le Sud de la muraille médiévale, entre le Bogside et The Fountain. La nature aide aussi à faire œuvre de paix, la rivière partageant la ville en deux arènes bien définies, bien que les frontières soient parfois poreuses.
J’entre dans Free Derry, les drapeaux verts orangés flottent au vent et je me trouve dans un autre pays. Ce petit bout d’une autre Irlande tente encore d’appartenir à la République du Sud à deux pas de sa porte d’entrée, luttant pour les droits civiques des Catholiques, s’auto-proclamant libre : « You are now entering Free Derry ». Mais quelle liberté quand les soldats britanniques étaient postés sur les murs d’enceinte de la vieille ville, leur offrant une vue imprenable sur les âmes vulnérables du Bogside ? Je découvre le quartier alors que la ville somnole dans le matin gris et je sens les effluves pas encore éteintes de la guerre. C’est peut-être mon imagination mais c’est un peu la même sensation que j’ai connue à Shankill, dans West Belfast. Free Derry a ses murals elle-aussi, mais ils sont presque déjà comme dans un musée alors que tous les slogans marqués blanc sur noir ou noir sur beige, les tags de l’IRA aussi frais que s’ils avaient été écrits hier tard dans la nuit, apparaissent comme les vrais traces de la lutte encore vivace, ceux qui ne s’effaceront qu’avec le temps, si personne n’est là pour reprendre le flambeau de la guerre.
Je suis venue chercher en Irlande du Nord la douleur des Troubles, la présence des Anglais encore persistante et j’oublie parfois de chercher plus loin, j’oublie qu’une Histoire commune demeure auparavant, que l’Ulster a été la province la plus puissante et la plus résistante de l’Irlande insoumise. L’Histoire, on lui fait dire ce qu’on veut. Le présent aussi. Le Musée de la ville me le rappelle. Je lis la même Histoire que dans le Sud : les bouts de terre confisqués morceau par morceau, les libertés arrachées d’années en années, les tentatives égorgées d’empêcher ce pillage ; un chemin pavé de mauvaises intentions et de douleurs de la première botte au dernier char, un chemin épique vers la liberté. Jusqu’à la scission de 1921. Jusqu’à la Partition.
Plus rien en commun alors et on assiste à un exode étrange : les catholiques du Nord fuyaient vers le Sud croisant sur leur route les protestants s’exilant de la République vers l’Ulster. Je parle souvent d’un seul et même pays, et pourtant depuis des semaines, j’ai bien compris que c’était plus ambigu, car la Nation a été arraché à une partie de ses habitants, d’un côté ou de l’autre de la frontière. Protestants, catholiques, ils sont finalement tous Irlandais ! Ainsi, j’adopte le terme plus neutre d’ « île » quand je suis au Nord, pour ne pas aviver l’amertume immortelle, pour ne pas saigner la blessure du pays manqué. La mienne de ne pas comprendre, celle de Derry et de Belfast d’être isolés, celle du Donegal, du Cavan et du Monaghan d’être enclavés, celle de tous les Irlandais de la Terre d’être exilés où qu’ils soient.
Puis, je visite le musée de la ville dans la ville, le Musée du Free Derry, accueillie par un homme d’un certain âge qui me présente le projet de reconstitution du Bloody Sunday de 1972 et m’annonce comme s’il me parlait de la météo que son frère faisait partie des victimes. Le dimanche 30 janvier 1972, la NICRA (Northern Ireland Civil Rights Association), dont la bataille la plus fervente est d’obtenir l’égalité des droits entre catholiques et protestants en Ulster, organise une marche pacifique contre l’internement, lorsque l’armée britannique tire sans sommation sur les manifestants provoquant la mort de quatorze personnes. Aucune action du défilé ne justifie cette salve meurtrière et il faudra attendre près de trente ans pour que le Royaume-Uni, en la personne de David Cameron, reconnaisse la grave faute qui a été commise et s’excuse publiquement auprès des familles des victimes. Je découvre ainsi les souvenirs sanglants de cette journée funeste – dont une lettre absolument odieuse adressée à la mère d’une des victimes – au bruit de l’enregistrement sonore de la marche pacifique, jusqu’aux coups de feu tragiques. J’ai les jambes coupées, le cœur tailladé, le tournis et la nausée, je veux partir pour ne plus entendre les cris.
Je rejoins alors les trottoirs bleu-blanc-rouge de l’Union Jack dans le quartier The Fountain, le quartier des pauvres protestants. Parce qu’il est bien là le problème, qu’ils soient du côté des tourbières ou de l’eau, ou encore de la Fontaine, ils sont tous mangés par un ennemi bien plus pernicieux : la misère. L’Histoire a fait d’eux des pauvres gens subissant les lois stupides de la ville protestante, emmurée et riche. La vraie fracture est là, entre les riches et les pauvres et non pas entre les Protestants et les Catholiques, mais les puissants ont toujours su inventer de nouveaux astuces pour se préserver de la colère des démunis, la guerre des religions étant le plus efficace.
Je dors dans Waterside, le nouveau quartier protestant de la ville en témoignent les drapeaux de l’Union Jack et de l’Ulster bien plantés le long de l’avenue, je dois traverser le Peace Bridge – construit en 2004, la Foyle River séparait jusque-là les protestants des catholiques – pour atteindre le centre-ville, et je marche sur cette rivière comme sur un chemin de croix, marquée au fer rouge d’où je viens, électrifiée par la tension aveugle, épiée par des yeux invisibles.
Et un soir de périls insouciants, je passe toute une soirée dans « LE » pub du Bogside, juste à l’orée du Free Derry Corner, le pub témoin de tous les morts troublés. Coupée dans mon élan d’observatrice et d’écriture de voyage, je suis interpellée par un Irlandais bavard qui me raconte le Derry des Troubles et se prétend être un ancien de l’IRA. Il me fait boire plus qu’il n’en faut et me raconte en secret des histoires protégées, il tente d’expier quelques péchés et il me confie que ses frères ont été enfermés au block H juste après que la grève de l’hygiène ait commencé. Cela me rend soudain plus palpable ce que je n’ai vu qu’à travers un écran, je pourrais presque sentir l’odeur de merde.
Cet agent exfiltré de l’IRA me ramène à Killybegs et à mes lectures, tous les secrets qui l’entourent sont un danger que je ne pourrais jamais qu’entrapercevoir. Je prends un risque ce soir-là, juste de marcher d’un quartier à un autre, c’est invisible et indicible mais c’est palpable. Je rentre vivante et chanceuse de cette rencontre, mes hôtes du Waterside, polonais catholiques, en plaisantent jaune : « Tu es allée dans un pub du Bogside et tu es vivante ! Enfin pour l’instant… Qui sait, ils t’ont peut-être suivie et vont venir défoncer la porte. » Ce sont des plaisanteries mais cela contient une réalité moins drôle : c’était terriblement vrai il y a quelques années et ça peut-l’être encore parfois aujourd’hui.

Je prends le train douce-amère le long de la côte Nord ; le train lointain m’offre le même décor qu’au Sud, la même identité, alors que le bus traverse les villes arborant fièrement l’Union Jack. Je n’ai pas rencontré une seule personne qui ne porte pas son cœur en bandoulière déchiré par le passé ici. Ils sont tous prisonniers de l’Histoire et ne savent pas comment vivre au présent de la paix. Belfast était comme une claque, Derry est un danger. Je me sentais vulnérable et déchirée à Belfast, je me suis sentie comme une proie à portée de fusils à Derry.
Je suis encore ébranlée par la conversation avec un garçon de vingt ans en colère que j’ai eue avant de partir. Sa révolte invisible contre sa ville, contre l’Histoire de son pays, m’a bouleversée : Derry est jolie mais les gens y sont méchants, la spécialité des Irlandais c’est de se faire du mal entre eux mais d’être gentils avec les étrangers. Il m’explique cela avec ses mots simples et naïfs dont je comprends la démesure tragique. Je suis spectatrice ici, en quête d’histoires à raconter ; l’Irlande, du Nord et du Sud, en remplit mes carnets et c’est heureux, mais que penserais-je si je devais vivre à Derry ? C’est toujours un exercice de l’esprit de rendre plus concret les histoires que l’on lit : je le sais bien que les Irlandais se font la guerre depuis toujours, même avant les Anglais, et pourtant, je ne l’ai jamais appliqué comme un comportement social, comme une réalité présente. Ce garçon blessé et en rébellion n’est plus une histoire à raconter, il est une âme à guérir. Que puis-je lui répondre pour apaiser son cœur noir ? Rien du tout ! Car, si le voile vert de l’oubli berce la République du Sud d’une magie réparatrice et qu’elle parvient peu à peu à échapper à son passé lointain et bourbeux pour guérir son passé plus récent et incestueux, l’Ulster est le dernier bastion de la haine car il a son passé troublé bien trop attaché à son présent pour être libre ; après tout, la paix n’a pas vingt ans. En 1998, les accords du Vendredi Saint sont signés entre le Royaume Uni, la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, une paix durable peut naître dans la province ulstérienne. Mais le processus de paix est beaucoup plus lent que la fulgurance de la guerre, aujourd’hui encore, l’harmonie est fragile voir invisible.

Et avant de retrouver les dieux chrétiens polyglottes et schizophrènes à Belfast, je fais une dernière escale légendaire et celtique. Je fais un petit tour sur la côte Nord, magnifique, et blanche du sable et noire de la roche et rouge de la terre et bleue de l’Océan, griffée par le vent, lavée par la pluie, brunie par le soleil. Je marche sur les pas des géants irlandais ou écossais, sur un chemin pavé par la lave mais dont les Irlandais ont réinventé l’histoire. Fionn Mac Cumhal, qui change de stature selon les récits, est ici un géant souhaitant défier son homologue écossais, il se construit donc un chemin de pierres sur la mer jusqu’à l’île voisine, mais voyant la taille de son rival, s’enfuit à toutes jambes, créant quelques lochs irlandais supplémentaires dans sa fuite de retour au bercail.
Pour ma part, je marche seulement jusqu’au Dunseverick Castle détruit par Cromwell. Je joue avec mon vertige et longe le Port na Spaniagh, port des Espagnols, je suis seule au monde au bord des falaises du Nord, celles-là même qui ont vaincu la Girona de l’Invincible Armada. Je regarde toutes les inventions de Fionn pour construire The Giant’s Causeway : tous les escaliers, tous les orgues, tous les théâtres fabriqués par la légende et par la lave. Et j’en suis époustouflée.
Et ce sera un miracle si je rentre en France en un seul morceau ! Entre autres – magnifiques-incroyables-éblouissantes-verdoyantes – choses, si l’Irlande m’aura bien appris-rappelé-confirmé une chose essentielle à ne plus jamais oubliée sur moi-même : je suis la pire des maladroites ! J’ai déjà manqué de mourir quarante fois depuis le début de l’été, j’ai la tête perdue quelque part sur la Lune et je fais le plus curieux des pèlerinages par la pire des chasses au trésor. Liste exponentielle des objets non retrouvés : un téléphone, une paire de chaussettes (mes préférées !), une paire d’écouteurs, une écharpe, un débardeur, une deuxième écharpe (!) et finalement, aujourd’hui, mon Kway (ce n’est pas comme si l’Irlande ne rendait pas ce genre d’article inoubliable !) ! Si au moins je pouvais perdre des choses lourdes susceptibles d’alléger mon sac de voyage…

Giant’s Causeway