L’indolence de l’été

Je laisse donc là le Nord Nord, pour aller un peu moins au Nord, reposer mon cœur à Belfast déjà vu. J’ai tant d’envie d’escapades en étoile autour de la ville, mais mon corps me barre le passage. Mes jambes déchirées par les mûriers, mon dos fatigué par le sac à dos, mon cœur encore tourneboulée ; tous se mettent en grève et me laisse là, errant dans les bibliothèques et les rues et les marchés, reposant mon esprit pour quelques jours.
Qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil soit de sortie, je reste à la Linen Hall Library pour écrire ce qu’il y a à écrire, pour dire ce qui n’a pas été dit, ce qui a été trop dit, ce qui existe ou pas. Dans l’ordre et le désordre. J’ai la mémoire qui flanche, j’oublie les détails comme le plus important et je voudrais juste me souvenir de tout, de mon histoire, de celle de l’Irlande, de celle de mon voyage. Je ne veux rien oublier. Même ces journées assise dans les rayons de l’Histoire à vouloir à tout prix marcher sur la Black Mountain mais m’en sentir trop fatiguée et savoir que les demains pourraient être trop pluvieux pour ça.
Je marche un petit peu, tout même, dans la nature urbaine. Je découvre la forêt à l’Ouest de West Belfast, la forêt qui avait pour habitude d’héberger les messes catholiques clandestines au temps des Lois Pénales ; dernier refuge éloigné pour faire ses dévotions, elle est à présent à l’orée de la ville habitée. Et aujourd’hui, comme une mauvaise blague, une Eglise presbytérienne a été plantée à l’entrée. Pendant quelques instants, soudain coupée du bruit des voitures, j’imagine aisément les druides et les messes interdites cachées dans chaque coin reculé.
Je pars avec la même sensation inachevée qu’à mon premier départ du Donegal, mais alors, le temps s’étirait, j’avais la vie devant moi. A présent, mes jours en Irlande se réduisent comme peau de chagrin et je sens la mélancolie du départ en avance. Je réalise soudain que j’ai quitté l’Ouest et l’océan sans savoir si je pourrais y goûter une fois encore avant mon retour en France, cet Ouest irlandais qui reste accroché à mon cœur de façon vitale et incohérente.
Belfast, c’était un retour dans les chemins connus, j’y étais comme si j’y vivais. Et il me faut savourer cette idée, c’est ça que je suis aussi venue chercher : la sensation d’appartenir aux endroits et ne plus avoir besoin d’une carte pour m’y perdre. Comme à Dublin, comme à Cork, comme à Ennis, l’espace d’une seconde ou d’une semaine, faire partie de la vie quotidienne de la ville, voir ce qu’il se cache derrière le voile du passage vagabond. Accepter alors tous les aspects parfois contradictoires du voyage, même les instants de pause et de suspension, même les instants où l’âme se questionne.
Belfast, c’était aussi retrouver une rencontre de la dernière fois, Billy, franco-américaine, elle a le même âge que moi et vit à Belfast depuis six ans. Venue y faire ses études, elle s’y est finalement installée pour l’amour de Daryl qui me raconte ses histoires d’enfant d’aucun côté. Lui dont le deuxième prénom est écossais, donc britannique, donc protestant, s’est trouvé détesté un soir de beuverie : les masques tombent et ses copains catholiques explosent leur rancœur. Lui qui n’est d’aucun côté, même pas protestant, même pas au courant, se trouve face à l’impossibilité de la neutralité en Irlande du Nord. Je passe la nuit dans leur quartier loyaliste d’East Belfast, un quartier qui crie en silence aux crimes de l’IRA.
J’ai rencontré Billie en juillet et c’est une rencontre qui mérite d’être écrite. J’avais passé mes premières heures de dimanche à l’abri de la pluie au St George Market – preuve une fois encore de l’empire britannique sur Belfast, si la ville eut été républicaine, le marché aurait été nommé St Patrick ! – quand le destin est entré dans la danse. Midi approchant, je devais choisir mon auberge entre les divers Food Trucks d’intérieur, j’hésitais mais un élan invisible et mystérieux m’a finalement poussé vers le Lazy Goose. Si j’avais commandé à l’autre boui-boui, je n’aurais jamais rencontré Billy, est-ce que ce n’est pas ça, parfois, le petit coup de pouce du destin ? Car ce fut une joyeuse rencontre dans ma journée pluvieuse, de celles simples et évidentes qui sont en fait des retrouvailles : avec Billie, nous nous sommes comprises au premier échange et nos âmes ont reconnu qu’elles étaient invisiblement connectées depuis longtemps. Nos cœurs incertains avaient besoin de se partager leurs histoires pour gonfler d’espoir nos vies respectives et en suspens.

Je retourne à Cork pour retrouver Thorsten et Carol et hanter la bibliothèque pendant quelques jours. Je pose quelques dernières fois mes pieds verts dans le vert de l’Irlande, à l’ombre des toits du même mauve et gris que la plage de Schull. Puis je pars à la découverte du Kerry pour un jour. Là-bas, le ciel à lui tout seul est un paysage. Je regarde défiler les quatre saisons et tant d’autres en une seule journée. La pluie me tombe dessus quand le soleil éclaire le lac à mes pieds et les montagnes dans mes yeux. Je marche tout le jour au cœur du Parc National de Killarney, pour explorer les ruines et les massifs, pour traverser les forêts et les points d’eau. Je marche tout le jour comme une bonne habitude et je me fais mal aux jambes comme une mauvaise habitude. C’est mon adieu à la côte presque atlantique avant de partir. Je sens mon visage vivant, de la pluie, du soleil et du vent. Je sens mon corps vibrant de douleur, non plus la souffrance sinistre de la pensée mais la courbature vivifiante de la marche portée par le vent. Je me sens à nouveau en paix, pour un temps que je devine défini, mais même infime, je prends cette minute de sérénité pour tous les tournoiements qui m’attendent.
Je fais un détour par d’autres ruines de Cromwell, le Ross Castle abandonné à cause d’une prédiction : le château était dit imprenable par la terre mais qu’il connaîtrait sa perte par l’eau. Ainsi, à l’arrivée des troupes de Cromwell par les berges du Lough Leanne, la garnison capitule croyant voir la prédiction s’accomplir. Parfois tous les signes ne sont pas bons à suivre.
Le Kerry ne semble peuplé que par des corbeaux ou bien des corneilles. Vont-ils se percher sur mon épaule et me promettre mon futur prophétique ? Sont-ce les Morrigna qui nous guettent, les furies des batailles qui surveillent nos querelles ? La Morrigan, la Bobd et Macha attendent-elles la prochaine guerre pour semer la terreur dans nos cœurs belliqueux ?

Un magnifique jour de fin du monde m’attend comme une promesse d’adieu. Je décide d’aller grimper une montagne, le brouillard, la pluie et le vent sont donc, à leur habitude, de sortie. Et comme toujours, cette brume humide réveille en moi des choses bien plus poétiques et plus belles que n’importe quel panorama. J’ai fait un bon dans l’espace, je suis à la frontière brute entre l’Ulster et la République, je suis à l’orée de la vallée du silence, je suis à la porte d’entrée des Mourne Mountains. Je regarde le Slieve Donard apparaître puis disparaitre aussitôt dans ses nuées sanglotantes alors que ses racines baignent dans la mer d’Irlande. De qui sont-elles en deuil ces montagnes tragiques ? De l’Irlande ? Du peuple irlandais ? De leurs propres morts ?
En attendant leur réponse, je marche seule au monde, le bruit du ruisseau m’accompagnant, leur plainte de la mort s’infiltrant à travers par mes os et je chante pour accompagner leur keening*. Je me perds un bon milliard de fois, je descends au lieu de monter, je n’atteins pas le sommet mais je n’en suis pas déçue. Je marche sans voir devant et derrière moi, enveloppée du mystère que j’aime tant. Je fais courir les moutons sauvages le long des ruisseaux, je vagabonde protégée par les arbres presque nus et pas encore déracinés. Et au grès de mes errances, je pénètre dans le silence effrayant d’une ancienne carrière de pierres désaffectée, ce qui réveille quelque peu mon âme créatrice en sommeil.
Je quitte Newcastle le cœur mouillé et serein, et je vois Dieu me faire signe d’un rayon de soleil au sommet insolent. Je souris intérieurement, il me faut arrêter de voir un complot instiguer contre moi lors de mes randonnées : les éléments se réunissent en fait pour me donner l’Irlande que j’aime et que j’attends.
Et lors de mon voyage asphalté de la montagne à la capitale, le bus est arrêté au milieu de l’autoroute, certainement à la frontière impalpable entre le Nord et le Sud, pour contrôler nos identités. C’est un contrôle innocent qui pourrait avoir lieu à n’importe quelle frontière européenne mais pour des raisons évidentes, cela prend une toute autre ampleur dans l’histoire que je me raconte à la frontière de l’Irlande du Nord.

Je finis mes errements là où je les ai commencés : à Dublin. J’étrenne de façon plus assidue ma carte de lecture pour la National Library de Dublin prise en juin. J’ai la chance incroyable de travailler, lire et découvrir sous l’immense coupole qui a entendu les vers de Yeats au printemps. La bibliothèque m’apporte un pont vers la France, une passerelle vers mon rêve irlandais sur le papier. Je voudrais être heureuse de continuer mes recherches, non plus telluriques mais sur le papier ; pourtant, mon esprit est toujours ailleurs, distrait.
Heureusement, malgré tout, malgré moi, Dublin n’a pas son pareil pour me redonner vie. Je passe alors mes journées épiée par l’œil des cieux, fixant les souvenirs des dieux à la lueur de la lampe verte et bronze d’un autre temps. Je rejoins les envahisseurs et leurs épopées, glanant d’autres savoirs au passage. J’en apprends plus sur les ancêtres espagnols des Irlandais, des ancêtres plus ou moins inventés, comme toutes leurs histoires vraies qui n’ont jamais eu lieu. La réalité historique situe un véritable mélange hispano-irlandais au moment du naufrage de l’Invincible Armada, les bruns et forts soldats espagnols trouvant réconfort dans le roux et doux giron de certaines Irlandaises. Le Lebor Gabala situe de son côté les origines latines bien plus tôt, il soutient que le peuple Gaël arrivait tout droit de la Péninsule Ibérique : les fils de Mil aperçoivent les vertes rives de la belle Eriu du haut de la Tour de Coruña et s’embarquent alors vers leur Terre Promise. Un vent de tempête druidique soufflé par les Tuatha De Dannan les empêchent de toucher terre, ils font trois fois le tour de l’île sans s’en rendre compte et quand ils accostent enfin, ils se voient obligés de passer un pacte avec les dieux celtiques : les Milésiens rembarquent sur leurs bateaux à neuf vagues de l’île et elle leur reviendra s’ils sont capables de réaccoster sans encombre. Le peuple Danaan pas toujours franc-jeu, déclenche une autre tempête, apaisée par le poète Amairgin qui en appelle à la Terre d’Irlande pour les protéger. Ainsi, les dieux celtiques trouvent refuge dans le monde souterrain pendant que les Gaëls colonisent l’île. N‘importe quel Irlandais peut donc vanter que ses ancêtres ont vaincu les dieux !
Prouver que les aïeux préhistoriques des Irlandais étaient espagnols, je ne le pourrais pas. En revanche, me souvenir que la culture celtique s’étendait sur tout le continent avant l’invasion romaine, cela me devient une nécessité. Pourquoi notre inconscient collectif fait-il de cette culture l’apanage des Irlandais, des Gallois et des Bretons comme si tout le reste de l’Europe, de la Russie Occidentale à l’Océan Atlantique, n’avait pas été occupée par les Celtes pendant des siècles ? Pour la simple et bonne raison que, par un curieux hasard (ou choix politique), nous apprenons à l’école toute la mythologie gréco-romaine sans vraiment nous soucier de nos premières racines celtiques. Il est évident que l’héritage en est plus puissant dans les régions susmentionnées, notamment l’Irlande totalement préservée de l’invasion romaine ; mais nombre de fêtes chrétiennes – ou non d’ailleurs – sont les héritières des fêtes païennes d’alors. La plus connue est bien-sûr Halloween, anglicisation de la fête de Samhain, mais combien se souviennent aujourd’hui que la fête de la Chandeleur anciennement liée à la purification de la Vierge Marie trouve certaines origines dans la fête d’Imbolc, le 1er février, au cours de laquelle on honorait la déesse de la fertilité Brigid à travers des rites de purification ?

Je sens la France balbutier ses appels pour mon retour. Je serai peut-être finalement prête à rentrer parce que les racines viennent à manquer, les gens aimés aussi. Ma solitude commence à être une habitude ennuyeuse, elle est toujours surpeuplée et manque d’intimité. Sauf celles que je savoure sur la pelouse de Christ Church Cathedral en suspend de mes lectures et au milieu du bruit pas assez lointain des voitures. Cependant, la France est aussi en train de me rattraper comme je ne le voudrais pas. Plus d’argent. Pire que plus d’argent, endettée. Je dépends de « si » incertains pour me relever. Mon porte-monnaie de mes derniers jours irlandais est un panier percé et ma seule peur est d’alors ne pas pouvoir m’envoler pour rejoindre les abords du Pacifique à l’automne.
Plus un mot sur l’Irlande qui s’en va peu à peu, sur la France qui revient pas à pas. Pas une virgule entre les silences, pas une pensée entre les points-virgules. Néanmoins, je prends mes dernières heures irlandaises comme une dernière parenthèse et me permets une ultime envolée sauvage comme les enfants du roi Lir qui s’envolent dans le Jardin du Souvenir, laissant leurs âmes d’humain sur Terre, transformés en cygnes par leur belle-mère jalouse de l’amour que leur père leur porte.
Au cours de mes promenades de début du jour, je redécouvre, déjà nostalgique, la poésie des rues désertes de Dublin : un homme seul est chaque jour à la lisière de St Stephen’s Green, au pied de Grafton Street, dans le soleil encore rouge du matin jouant de la flûte pour la rue et les passants trop rares. Et au cours de mes promenades de fin du jour, mélancolique à présent, je retrouve le mur des enfants non baptisés de Dublin où sont écrits tous les noms des petits anges qui n’ont pas eu droit à une sépulture et sont perdus dans les limbes depuis les débuts du Christianisme jusqu’à la chute du Tigre Celtique. La tragédie absurde de ce mur me fait écho à la pierre des enfants morts à Limerick.

Un dernier dimanche sportif m’attend. C’est jour de fête, c’est jour de finale, et Dublin est là pour défendre sa place de meilleure équipe de football gaélique. Les gens affluent dans les rues, dans les pubs, en bleu, en rouge, en vert, soutenant le Mayo, soutenant Dublin, soutenant l’Irlande. Je serpente dans le bain de foule, dans mon dernier bain dublinois, j’assiste au match dans le pub du coin. Je suis dans la vraie vie, dans le Dublin des gens d’ici, les gens qui respirent au rythme de la GAA. Le football gaélique se révèle être beaucoup plus violent et beaucoup moins fair-play que le hurling. Dublin ne gagne pas encore, ils n’ont pas perdu, ils sont suspendus jusqu’à la semaine prochaine.

Puis vient finalement le temps d’empaqueter mes derniers souvenirs, le départ devient matériel et palpable. Il est presque temps de m’exiler de la terre des fées, des druides et des lutins verts, des moutons blancs et noirs, du vent et de la pluie ; pour retrouver le vin, le fromage qui pue, la bonne bouffe à la Française et l’été indien (priez pour moi, Dieu du Soleil !). Heureuse de partir, je sens tout de même mon ventre se tirailler.
Je dévore tout une dernière fois : les livres et les rues, la pluie et le soleil, les souvenirs d’eux et de nous. Je me lève avec le soleil bleuté pour un bref saut dans le temps, une brève retrouvaille avec 1916. Je fais une halte au cimetière d’Arbour Hill pour déposer ma pensée sur le corps des héros de l’Insurrection de Pâques. Puis, je traverse alors les murs et les portes de la prison pour retrouver Patrick, William, Joseph et Grace, et tous les autres.
Je serre contre mon cœur Grace qui n’a eu que dix minutes de mariage avec son amoureux vivant, dix minutes dans une cellule étroite, un soldat britannique comptant les minutes à l’entrée. Neuf minutes. Silence. Huit minutes. Immobile. Sept minutes. Muet. Six Minutes. Regard. Cinq minutes. Souffle. Quatre minutes. Implosion. Trois minutes. Inspiration. Deux minutes. Néant. Une minute. Chaos. Les minutes les plus courtes et les plus longues de toute une vie. Comme celles avant le train. Les amoureux avaient tant à se dire mais ils ont préféré se taire car le maigre temps n’aurait pas été digne de leurs derniers mots.
Je serre contre mon âme Patrick et William Pearse, séparés par un simple mur, ignorant la présence respective de leur frère si près de leur cœur. Patrick, l’un des leaders de l’insurrection, est préparé à sa mort depuis des semaines, il l’accueille comme la libération nécessaire de l’Irlande. Il est en paix, serein de savoir son frère sauf, de savoir que sa mère aura toujours un fils à chérir. Patrick ne sait pas que son frère a été arrêté, Patrick ne sait pas que l’on va le fusiller quelques heures après lui.
Je serre contre ma colère James Connolly blessé, fusillé alors qu’il est ligoté à sa chaise car il s’est effondré avant la première salve !
Kilmainham Jail a été abandonnée après la Guerre Civile car elle était un trop lourd symbole de l’oppression britannique. Pourtant, de l’autre côté du mur des fusillés de 1916, dont les treize silhouettes squelettiques à l’entrée, en cercle et les yeux fermés, le corps criblés de balles, rappellent le sacrifice ; derrière ce même mur donc, ont aussi été transpercés de balles irlandaises soixante-dix-sept Irlandais Irréguliers pendant la Guerre Civile.
Je m’en vais le cœur lourd, comme toujours, la chanson de Grace guidant mes pas dans la matinée grisonnante. Je traverse, vite et en coup de vent, les rues du quartier des Liberties, et je retrouve les Fomoirés, je revis les invasions mythiques une dernière fois entre les rayons de la National Library.
Tout s’achève finalement autour d’un verre de bière, autour d’une pinte de Smithwicks. Je suis prête à rentrer, j’ai toute une vie suspendue en France, une vie à réintégrer et je me sens la force d’y retourner, l’Irlande m’a donné l’élan que je venais chercher pour retrouver ma vie en point d’interrogation, l’amour a fait le reste. Savoir que je reviendrai ici bientôt me donne du courage, mais une part de moi voudrait ne pas avoir à partir. J’aime l’Irlande de cet amour entier, irrationnel et sans raison, de celui que l’on prête aux véritables histoires d’amour. Et je vais bientôt m’en envoler. Les douces mélodies du peuple irlandais ne vont bientôt plus habiter mes journées comme une habitude, je n’entendrai plus les violons de l’Atlantique et des mers celtiques. Pendant quinze jours, j’ai pris l’Irlande pour acquise, comme on fait avec une bonne habitude et maintenant que l’heure du départ va sonner, je sens mon corps tout entier se serrer. Mes entrailles pleurent.
Ma journée s’achève, ma bière la suit à la file. Je vais donc marcher une dernière fois sur les rives de la Liffey River, le long des rues dublinoises.

Je m’envole en même temps que le soleil, je vois sa rivière rouge se dessiner à l’horizon. Je me coupe de l’Irlande, et je sens toujours mon âme accroché aux lochs et aux vents, je sens mon cœur pleurer tous mes adieux. Je m’arrache à un endroit où nous étions nous et j’aurais presque la crainte que de quitter à mon tour « notre » île rende ce « nous » au rêve irlandais. Il me faut abandonner une terre si pleine de souvenirs, qui sont maintenant aussi les miens, pour aller en construire de nouveaux ailleurs. Je quitte une île qui m’a transformée de façon beaucoup plus profonde qu’au printemps. L’Irlande m’a fait tous les cadeaux qu’une jeune fille comme moi pouvait rêver : j’ai merveilleusement et surprenamment trouvé tout ce que je suis venue chercher ici. J’ai retrouvé qui j’étais. J’ai ébauché plusieurs rêves.
Eriu disparaît finalement et douloureusement sous la couche de nuages alors qu’une nouvelle couche cotonneuse se fabrique entre le monde et moi. Je suis dans ce no man’s land du temps, où le soleil ne dort jamais et je voudrais ne jamais toucher terre. Dans cet avion, je peux encore prétendre que l’irlandais bourdonne à mon oreille. Je vais pourtant devoir bientôt refermer mon carnet de voyage, regarder le soleil dans les cieux et savoir que la France avance à grand pas. Je me demande si mon français m’est déjà devenu étranger. Car si l’on part trop longtemps de chez soi, notre langue maternelle n’est plus la même que la langue vivante de notre pays. Notre langue a continué à grandir sans nous et lorsque l’on rentre, on n’appartient déjà plus à cette terre de son enfance car nous ne partageons plus le même langage. Déjà notre français est trop vieux.
Je sens mon cœur rentrer dans sa coquille, se taire en moi, comme il doit se taire quand je rentre chez moi. Et pourtant, je ne voudrais pas ! La magie ne semble pas pouvoir traverser la frontière des mers et des terres ; heureusement, mon cœur irlandais déborde de joie contre mon propre cœur et c’est tout ce qui compte.
Je me redessine chaque paysage dans la tête, chaque étendue sauvage propre à chaque comté, chaque ville, chaque village, chaque quartier, chaque montagne, chaque falaise, chaque loch. Je réalise que je n’ai pas dit au-revoir aux moutons et à la mer, je suis partie comme si je ne le savais pas. Et malgré mon envie de voyage ailleurs, l’Irlande gardera toujours ce pouvoir irrépréhensible sur mon cœur. Toutes les montagnes, tous les soleils et toutes les pluies d’ailleurs ne trahiront jamais mon retour sur la terre des dieux, car les fées auront toujours une nouvelle cachette pour m’appeler. A jamais, mes pas me ramèneront ici.
C’était il y a trois mois, c’était hier, c’était il y a mille ans… Il me faut rentrer à présent et laisser le temps à mon âme de me suivre à son rythme, alors qu’un immortel bout de mon cœur restera dans les eaux du Connemara, dans le vent des îles d’Aran, dans la tourbe du Donegal, dans la terre de Sligo et dans les mers et les océans qui nous entourent. Même si, certainement, un autre bout de mon cœur est déjà parti de l’autre côté de la Terre.

* Issu du terme gaélique « caoineadh » qui signifie pleurer, le keening est la lamentation traditionnelle irlandaise lors des cérémonies pour les morts

Justine T. Annezo – ÉTÉ 2016