L’indolence de l’été

Me voilà de retour à Dublin, quinze jours après l’avoir quittée, avec l’impression d’avoir vécu dix vies entre temps. Mon sommeil s’est envolé quelque part dans l’Océan Atlantique et, pendant un instant, bref mais plus vrai que jamais, je songe à regagner la France. Pas que je me lasse de l’Irlande mais parce que je suis épuisée de bouger tous les deux jours. A force de me déplacer tout le temps, je finis, tel le Petit Poucet, par égrainer les traces de qui je suis sur mon passage. Je perds tout, mon téléphone, mon écharpe, mes écouteurs, des bouts de papiers sans importance et d’autres plus importants, et bientôt ma tête. Il me faut rêver, il me faut dormir pour récupérer ma dette de sommeil. Je vis alors une journée comme seule Dublin sait m’offrir. Mon arrivée avancée trouve sa raison d’être dans mon destin irlandais, je suis ici comme un imprévu et pourtant je suis au bon endroit : j’y suis en même temps qu’un important championnat des sports gaéliques. J’irais bien découvrir ce qui participe à l’âme d’un Irlandais et assister à un match de hurling, le sport gaélique par excellence, le sport de la nuit des temps, le sport qui les définit au même titre que leur musique. Ainsi, j’envisage d’aller voir le match en direct au Croke Park, pour le sport et aussi pour mettre mes pas dans le premier des Bloody Sunday Irlandais. Le 21 novembre 1920, en pleine Guerre d’Indépendance, des troupes d’élites de l’IRA tuent quatorze membres des services secrets britanniques. Les représailles seront sanglantes : la police tire sur la foule de civils assemblés au stade à l’occasion d’un match de football gaélique, tuant quatorze personnes, blessant soixante-cinq autres.
Pour ce qui est du présent, je me rappelle bien vite que le ticket est un peu cher payé pour un sport dont je ne connais pas les règles élémentaires. Je décide alors d’aller voir le match dans un pub sportif où je rencontre un groupe venu de Waterford pour voir leur équipe gagner contre les tenants du titre, l’équipe de Kilkenny. Et de fil en aiguille, une rencontre en amenant une autre, de traduction en translation, je me retrouve dans les gradins du stade : tombée du ciel irlandais, une place offerte par un des gars de la sécurité dans la main et une bière dans l’autre, mon écharpe aux couleurs de Waterford autour du cou, supportant l’équipe de mes nouveaux compatriotes ! J’assiste à un moment historique, ce sont les deux meilleures équipes d’Irlande qui s’affrontent et Waterford n’a pas battu Kilkenny depuis quarante ans. Jusqu’à la dernière seconde, ils ont bien failli… Il paraîtrait que je leur porte chance autant que l’Irlande est la mienne. Je suis entourée de gens pour qui, l’espace de plusieurs minutes, se jouent toutes leurs vies ; et on me promet le mariage si « nous » gagnons. Je fais à présent moi aussi partie de ce « nous » car mon cœur bat aux couleurs de Waterford. J’observe l’un d’eux qui m’a dit ne pas croire en Dieu, mais qui se signe avec son ruban bleu et blanc pour porter chance à son équipe. La tension se fait plus palpable après la mi-temps, le jeu va tellement vite que personne n’a vraiment gagné avant le sifflet final et même si Waterford a mené toute la durée du jeu, le match se finit à égalité, revanche la semaine prochaine. C’était immense d’être là, poussée par les non-hasards du destin.
Cette rencontre du dimanche touche à sa fin à la gorgée de notre dernière bière. Tant de mots se faufilent encore entre nous, j’ai peur d’en oublier. Ils me parlent des Vikings, leurs ancêtres, surtout à Waterford puisque les guerriers nordiques sont à l’origine de la majeure partie des villes côtières. Ils me parlent de la France et de leur propre pays, qui se pense parfois moins que rien, même s’ils le chérissent de toute leur âme torturée. Mais on leur a refusé le droit d’être qui ils étaient pendant tant de siècles, ils n’ont même plus leur propre langage bordel ! L’irlandais est bien la langue officielle mais ils l’ont perdu tous les jours dans leur vie de tous les jours.
L’anglicisation de l’île s’est faite petit à petit, bien entendue prônée par le colon pour qui le gaélique n’est bon qu’à parler aux cochons. Et très vite, l’Irlandais adopte cette pensée, refusant sa langue natale et à travers elle, qui il est. L’anglais est la langue de la modernité, la promesse d’une vie meilleure, le seul moyen de s’arracher à la misère ; l’homme Irlandais est défait, il s’automutile donc. L’assimilation lui reste cependant interdite tandis que les autres colonies s’ouvrent à lui. L’Irlande sans sa langue n’est que la moitié d’une Nation et le coup de glas final est porté par la Grande Famine, les derniers foyers gaéliques meurent avec la faim. L’Angleterre a parachevé son humiliante conquête ; en perdant sa langue maternelle, l’Irlande a définitivement l’âme chargée de chaînes.
Heureusement, la Gaelic League parvient à réinsuffler de la vie dans son langage agonisant : si l’irlandais meurt, les droits de la nationalité irlandaise meurent avec lui. Le début du XXème siècle marque donc un mouvement profond de renaissance et restauration du gaélique. La ligue rejette la haine de soi : l’irlandais était un signe de vulgarité, il devient une marque de distinction et d’éducation. Et la contestation de l’impérialisme de la langue débouche inévitablement sur une contestation pacifique de l’impérialisme politique du Royaume-Uni sur le Royaume de Fodla. La révolution lente et jamais tranquille de l’Irlande prend tous les chemins qu’elle possède pour se diriger vers sa libération.

Je retourne au passé dès le lendemain. Je marche jusqu’à Kilmainham Jail, au-delà du quartier des Liberties, pour entendre la voix de Grace, mais je ne peux même pas en entendre l’écho tant la foule se presse avec moi. Je ne peux écouter les murs de la prison me parler alors j’en lis les histoires bien rangées au musée et, à travers elles, toutes les révolutions manquées. Je découvre les mots des fusillés de la première et la dernière heure, celle-ci étant la plus terrible, car c’est alors l’Irlandais qui a le sang irlandais sur ses mains irlandaises. Je me sens toujours en dilemme douloureux de la Guerre Civile, ne sachant qui suivre, qui avoir envie de suivre. Je les comprends tous et parfois pas. Je comprends qu’il eût été douloureux de continuer de prêter allégeance au roi qui les avait asservis pendant des siècles. Je comprends que les Anti-Traités tenaient à leur République et qu’un statut de dominion fut une insulte cuisante. Je comprends que la partition de l’Irlande était insupportable. Mais je ne comprends pas la violence de leur colère, même si elle est propre à l’âme irlandaise depuis le temps des Ard Ri et autres monarques. Je ne comprends pas la sortie funeste de De Valera après le vote favorable du Dail Eireann pour le Traité de Paix : “Republicans would have to wade through Irish blood, through the blood of the soldiers of the Irish government and through, perhaps, the blood of some of the members of the government in order to get Irish freedom.”* Est-ce sa profession de mort pour Michael ? Mais finalement, la seule vérité cinglante, c’est que l’Irlande choisit une fois de plus la voie du sang.
Je m’en vais frôler plus de cendres, je vagabonde dans le Glasnevin Cimetery et danse sur tous les morts de l’Irlande, sacrifiés ou non, glorifiés et oubliés. Il m’est alors difficile de revenir parmi les vivants, je finis ma journée devant le documentaire sur Bobby Sands présenté à l’IFI et qui laisse mon âme troublée. Je ne sais plus que penser de tant de guerres irlandaises. Le film présente la figure adulée de ce jeune membre de l’IRA, première victime de la grève de la faim lancée par les prisonniers du bloc H à qui on refuse le statut de prisonnier politique pendant les Troubles, s’inspirant alors du sacrifice de Terrence MacSwinney. Je reviens à l’origine, à ce qui a mis pour la première fois l’Histoire de l’Irlande sur ma route. Je venais d’assister à la lente agonie cinématographique de Bobby Sands après qu’il ait recouvert, complètement nu, les murs de sa cellule de sa propre merde et qu’il fut lavé au karcher, avec pour seul protection au monde, une maigre couverture grise. Neuf autres prisonniers devront mourir après lui pour que le statut politique soit enfin accordé aux combattants de l’IRA.
Entre autres choses, je retiens de ce documentaire le positionnement à volte-face des Etats-Unis. Alors que la République d’Irlande reste étonnement silencieuse, soucieuse de préserver ses relations fragilement paisibles avec le Royaume-Uni ; les Etats-Unis, par la voix de leur président Ronald Reagan, tente timidement d’interpeler l’opinion au cours des six mois de grève. Jusqu’à ce que Ronald soit la cible d’une attaque terroriste lui « remettant les idées en place » : le terrorisme n’est jamais défendable quel qu’en soit sa cause. Fin de l’histoire. Car les unionistes le disent bien, ces grèves de la faim sont la plus grande arnaque du siècle, elles font passer les meurtriers de l’IRA terroriste pour des victimes ; oubliant un peu facilement que leurs rangs comptaient d’autres terroristes, mais loyalistes de ce côté-là.
Ce mot « terrorisme » réveille encore tant de questionnements dans mon esprit, interrogations que j’ai déjà rencontrées pendant que j’étudiais la Résistance Française à l’Occupation Allemande : les Résistants étaient alors eux aussi appelés terroristes. Finalement, le terrorisme veut tout et rien dire car nous sommes tous le terroriste de quelqu’un, mais lorsque je vais chercher la définition dans mon dictionnaire un peu daté, voici ce qu’on me dit : « ensemble des actes de violence qu’une organisation politique exécute pour impressionner la population et créer un climat d’insécurité ». Ainsi, en quoi un civil posant une bombe devant un symbole du gouvernement qu’il dénonce fait-il un acte plus terroriste que le gouvernement qui lâche des missiles sur des cibles économiques ou non ? L’un est inexcusable car ses valeurs sont critiquables, l’autre est pardonné parce qu’il est un organisme élu par le peuple. Tous deux se donnent l’excuse d’une cause à défendre, tous deux font pourtant des victimes collatérales et le résultat est le même : un désert de cendres au milieu duquel coule une rivière de sang. Combien d’actes de terrorisme ne se font pas appeler ainsi car ils se déroulent dans le cadre d’une guerre portant le sceau officiel ? N’oublions pas ce que disaient les Romains avant nous : « le terrorisme peut être une méthode de gouvernement ». Et combien de guerres que personne ne désire appeler ainsi n’ont plus que le canon de leur fusil pour se faire entendre, car la quantité négligeable et souvent pacifiste n’est jamais écoutée ? Et la guerre, mêem si elle est déclarée, n’est-elle pas un acte de terrorisme en elle-même ?
Même si je comprends parfois la colère qui naît de l’impuissance, aucun acte dont la finalité est la mort injustifiée de victimes non consentantes n’est défendable aussi juste que l’intention puisse sembler. Je défendrai toujours ardemment les causes pacifistes portées dans un élan d’amour, mais le monde est ce qu’il est, violent jusque dans nos racines, et je revendique simplement et humblement que si le mot « terroriste » doit faire partie de notre vocabulaire, qu’il s’applique alors à tous les Etats en guerre déclarée ou non, à tous les vendeurs d’armes, à toutes les économies qui se prétendent pacifistes en vendant des bombes. Que le mot « terrorisme » ne soit plus un outil de propagande d’Etat, mais recèle enfin sa vérité la plus cruelle : les corps déchiquetés sur les pavés ; les orphelins, les veuves et veufs horrifiés derrière les barrières, tous rouges comme la mort.
Mon amertume éveillée par les douleurs passés et présentes glanées au cours de la journée, je vais me coucher le ventre au bord du cœur, hantée par la pensée naïve que je ne comprends absolument pas pourquoi le Monde est incapable de vivre en paix.

C’est alors qu’un vent de folie arrivé tout droit de mon soleil méridional vient souffler mon cœur pluvieux : mes jeunes sœurs feux follets rejoignent mes errances pour quelques jours. Nous partons à la conquête du Connemara, peut-être trop tard puisque que tous les Français en goguette irlandaise semblent déjà l’avoir envahi pour l’été.
Je leur fais découvrir la baie de Galway au grès de nos confidences et nous déambulons sur la Skye Road par une journée de vent d’été. Nous mangeons les pieds suspendus dans le vide de quelques falaises, un petit bout d’océan sous les yeux. Et nous tombons par hasard sur un château abandonné recouvert de vert par les ans, perdu au beau milieu d’un champ, à côté d’une maison à présent habitée. Complètement improbable.
Elles m’abandonnent néanmoins quand il s’agit de marcher dans les tourbières au milieu du brouillard du Connemara et de grimper, sans filet et dans le vent, au sommet du Diamond Hill. Je ne vois rien devant moi et le sommet du mont, supposé m’offrir une vue panoramique sur les Twelve Bens et l’océan, m’enveloppe de son brouillard venteux. C’est pourtant magnifique et mystérieux. Ce n’est qu’en redescendant dans l’air moins palpable, la langue et les joues embrasées de la brume, que j’aperçois l’océan.
Nous sommeillons dans la plus mignonne de toutes les auberges : un petit coin chaud dans la tempête qui me donne envie de rester blottie dans une couverture jusqu’à la fin des mondes, les effluves de feu de tourbe du village ajoutant au décor.
Et puis, je leur ai fait découvrir Dublin et ses monuments, révisant mon Histoire d’Irlande, avant de les laisser s’envoler, à regret, vers le soleil.

Lunasa a déjà été célébré et l’été s’en va peu à peu laissant place au vent ombrée parfois de pluie. Le fond de l’air est toujours doux mais le soleil, déjà rare, se fait de plus en plus absent. Mon âme est à nouveau solitaire et je me sens une certaine langueur dans le cœur de m’être rappelé qu’il y avait un été quelque part alors que je me sens figée dans la brume irlandaise. La route poursuit son chemin néanmoins, les ruines d’un château apparaissent dans la vitre de mon bus, esseulées sur le bord de la route. Un château d’on ne sait pas quand, qui appartenait à on ne sait pas qui et dont on ne connaîtra peut-être jamais l’histoire.
Je commence à mettre de l’ordre dans mes révolutions. Le Connemara m’a susurré les prémices de la Land War et a remis sur ma route le roi sans couronne de l’Irlande : Charles Parnell. Délaissant les discours fleuves à Westminster, il utilise tous les outils en sa possession pour œuvrer à la Libération de la Nation et s’allie en 1880 à Michael Davitt, d’origine populaire, qui apporte le sens aigu des réalités du terrain au politicien que Parnell est. Ils mènent tous deux le combat de la réforme agraire : ils créent les Land Leagues dans les différents comtés et s’opposent aux expulsions avec l’objectif des 3F «Fair rent – Fixity of tenure – Freedom of sale»** pour les travailleurs de la terre. Ils inventent une nouvelle forme de lutte pacifique : le boycott qui tient son nom de Charles Boycott, première victime de cette nouvelle méthode. En subiront aussi les conséquences tous les régisseurs des propriétés anglaises, ceux qui acceptent de collaborer avec eux et ceux qui acceptent des terres confisquées. La question de la terre est alors la locomotive qui entraîne la question nationale – des Land Leagues Parnell passe aux Home Rule Leagues –, s’ils obtiennent gain de cause pour les réformes agraires, le but ultime trouve une résistance avec la chute du héros national.

Je suis donc de retour à l’Ouest, l’Ouest du début, l’Ouest de la première fois, l’Ouest juste avant les îles d’Aran, l’Ouest qui m’a émerveillée, l’Ouest dont je ne me lasse pas.
Ennis aujourd’hui est en parfait contraste avec ma première venue en mars, un dimanche aussi, alors que la ville était endormie car encore en communion. A présent, le Fleadh Cheoil na hEireann, le plus grand festival international de musique celtique, se prépare et le village est en ébullition, les gens affluent vers la statue de Daniel O’Connel, l’enfant du pays ou presque. Empreint des idéaux de liberté des Lumières, cet avocat d’envergure ne peut accéder aux plus hauts postes car il est catholique et que les Lois Pénales le lui interdisent. Il se fait pourtant élire en tant que représentant du Comté Clare à Westminster en 1828 car, paradoxalement, il est inéligible mais rien ne lui interdit de se porter candidat. Il s’oppose alors farouchement à l’Acte d’Union qui a été mis en place en représailles de l’Irish Rebellion : depuis 1800, le Parlement Irlandais a disparu et l’Irlande doit faire flotter l’Union Flag sur toutes ses maisons. Si Eriu n’avait pas encore compris qu’elle était asservie, elle en a là, la confirmation brûlante. Fervent royaliste, O’Connell est prêt à ce que l’Irlande devienne partie intégrante de l’Empire, à condition qu’elle le soit véritablement et pas seulement de nom. Il est le roi des gueux, le prophète d’une foule ardente ; il est le Libérateur qui transforme un magma de paysans asservis en un peuple conscient de ses droits et sûr de sa force. Il éveille néanmoins l’Irlande en se faisant porte-parole d’une croisade religieuse qui exclut les protestants de la quête nationaliste et aliène de fait l’Ulster presbytérien qui se tourne alors du côté du fanatisme loyaliste.
Certains autres, fervents révolutionnaires, ne sont pas satisfaits non plus de l’approche jugée trop pacifiste de Daniel O’Connell. La Jeune Irlande est impatiente de baptiser la cause irlandaise dans le sang, elle refuse l’Union et ambitionne de se charger de l’âme de l’Irlande, négligée par le royalisme d’O’Connell selon eux. Ils souhaitent sortir le peuple de la pauvreté et lui redonner un amour purifié et héroïque de son pays ; comme les United Irishmen avant eux, ils se heurtent aux limites de leur aspiration : concilier toutes les sectes, classes et partis autour d’une Histoire meurtrie par les injustices d’une secte, d’une classe et d’un parti. Mais surtout, ils tentent de soulever une Irlande affligée de son insatiable famine, ils veulent pousser à la rébellion des hommes à demi inanimés de faim dont l’unique préoccupation n’est plus d’être libres mais tout simplement de survivre.
La Révolution de 1848 est terminée avant même d’avoir commencé, cependant elle apporte le drapeau irlandais inspiré du drapeau français et dont la volonté est d’unir les verts nationalistes et les orangistes loyaux apposant le drapeau blanc de la paix entre eux. La Jeune Irlande est en état d’arrestation mais ses plus jeunes membres qui échappent à la prison seront les dirigeants de la prochaine vague révolutionnaire en 1867.
La statue d’Eamon de Valera quant à elle, en miroir de celle d’O’Connell à l’autre bout de la ville, réveille le malaise que sa carrière suscite toujours en moi. Il est l’un des héros national mais comme tous les héros certainement, il a sa part d’ombre. Certains Irlandais pensent qu’il a fait beaucoup de mal au pays en lançant violemment le premier refus du traité avec la violence décrite plus tôt. Il est donc une figure controversée et pas que dans mon cœur de Française. Encore une fois, on ne devient pas Président de la République après avoir refusé le traité qui lui a permis d’exister ! On ne devient pas Président quand celui qui fut son ami et qui a aidé à construire la paix a été tué dans une embuscade quinze ans auparavant. Même si je lui reconnais une certaine cohérence : une fois qu’il est arrivé au pouvoir, il démentelle petit à petit la Constitution de l’Etat Libre afin de tendre vers la République irlandaise qu’il défend et à laquelle il donnera le jour en 1949.
Une fanfare irlandaise encore silencieuse m’éveille de mes digressions, tout le public déjà enthousiaste est à ses trousses. Il est l’heure pour moi, parfois plus patriote de l’Irlande que de la France, de rejoindre la foule en liesse et de participer à l’ouverture du soixante-cinquième Fleadh.

Il fait soudainement si beau, un vrai soleil de l’été avec le ciel bleu, l’océan et la plage. J’en profite pour croquer le Burren à pleine dents et je prends mon premier bain dans l’Atlantique irlandais, avec vue sur les îles d’Aran au loin. Pas de doute, c’est du paysage lunaire qui m’entoure qu’elles se sont échappées : les pierres d’un autre âge poussent comme les jonquilles au printemps sur les étendues vertes de la côte grise. Les tours de gardes plantées au milieu du paysage guettaient jadis l’Invincible Armada, elles sont maintenant recouvertes de lierres et ne gardent plus que les courants d’air. Ce jour de soleil fait la mer turquoise, mais le sable demeure noir de la pierre, bordé de dunes arrondies et de cratères au loin ; c’est comme un morceau de paradis.
Je prends même mon vélo pour aller explorer la Lune. L’idée la plus con que j’ai jamais eue de ma vie ! Quelle stupidité de faire l’Irlande à vélo quand tu fais pas trop de vélo et que ton GPS sait pas compter, qu’il t’annonce deux heures trente pour aller au lieu choisi, que tu mets en fait six heures pour l’atteindre, parce que t’as pas fait gaffe que c’était quand même cinquante kilomètres et que le GPS s’en fout de la topographie du lieu ! Alors qu’on se le dise, cinquante kilomètres dans les collines et les monts, ça fait mal au cul !
Je roule sous des tunnels de feuillage, je pédale dans les chemins déserts comme les fugueurs de l’IRA, je me perds dans leurs dessins tortueux comme leurs poursuivants. Des falaises au bord des jardins jalonnent mon excursion, des lacs brillants de soleil appellent mon corps endolori et salé de sueur ; les paysages sont tout simplement magnifiques. Je suis transportée par les pierres qui poussent telles des pâquerettes, je m’interroge sur chaque ruine que je croise, ne sachant pas si elles datent d’hier, du siècle dernier ou des Dieux celtiques : sont-ce les pierres nées de la Terre qui s’érigent en dolmen ? Forment-elles les remparts d’un ancien château fort ? Est-ce Dieu qui les a déposées là pour nous faire croire en lui ? Je m’attarde devant les abbayes abîmées dans lesquels s’élèvent à présent les pierres tombales car tout le monde veut être enterré au plus près des dieux. Arrivée finalement à la porte de l’Autre Monde à Poulnabrone, je suis tellement fatiguée et inquiète de savoir comment je vais rentrer que je ne savoure même pas autant que je le voudrais ce que je vois : une œuvre de pierres millénaires tendue vers les cieux, retenue par des filets de protection, quelque peu désenchantée par le site touristique mais tout de même impressionnante. J’aurais pu reculer mille fois lors de cette expédition imprudente, mais je ne voulais pas répéter l’échec du lit de Grainne et Diarmuid d’Inis Mor, alors j’ai continué avec toute la stupidité bornée dont je suis capable pour ne pas échouer ! Et le dicton n’aura jamais eu autant raison : l’important, ce n’est pas la destination, mais le voyage en lui-même.
Je trouve heureusement une bonne âme sur la route qui nous embarquent, mon vélo et moi, vers ma maison du moment. Cet homme à qui je raconte mes histoires de voyage s’interroge sur les raisons qui poussent les étrangers à venir et revenir en Irlande. Quel vent nous souffle vers ici ? Outre son mystère, je pense que l’île nous évoque un paradis perdu, un monde en voie de disparition à portée d’avion ou de bateau. Nous nous reconnectons à la seule et unique vérité : la nature, les rapports simples entre les gens et la vie au rythme des saisons.
Je rentre finalement en mille morceaux, des rêves de l’Ailleurs plein les pensées et le coup de soleil le plus con de l’histoire du cyclisme dans le dos.

J’aborde enfin mon travail de bénévole du Fleadh. Ennis est en fête au son de la musique étincelante et incantatoire. Car la musique irlandaise est une incantation magique à elle seule, elle est une partie de l’âme d’un irlandais, inscrite dans son ADN, infusée dans son sang. Les rues sont un spectacle permanent, résonnant des gigues, joyeuses et lancinantes à la fois, aux couleurs de l’Irlande : les gens ne se connaissent pas, ils viennent avec leurs instruments de musique et leurs âmes se partagent un morceau de cœur. Qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, ils viennent nous raconter leur histoire au rythme frénétique des notes irlandaises. J’arpente tous les coins de rues, tous les pubs, pour saisir l’instant magique où l’étincelle sera là, entre les musiciens, entre eux et moi, entre eux et nous. Cette ferveur fiévreuse de l’air berce mes journées et je voudrais danser, sans penser, juste porter par mes pieds et mon cœur enchanté.
Il y a définitivement quelque chose de mystique dans cette terre, dans cette eau, qui me ferait croire en Dieu. Je ne me leurre pas, je sais bien que même ici, le monde est biscornu, que l’Irlande en tant qu’entité politique et sociale a ses inégalités, ses imperfections, ses inhumanités, qui n’appartiennent pas seulement à l’Histoire, mais bien au présent. Cependant, je voudrais souffler à la jeunesse irlandaise qui s’exile à tout prix de rester de tout cœur : pourquoi ne comprennent-ils pas qu’ils n’ont pas à courir aux Etats-Unis en quête de leur rêve américain, ils ont ici un monde à portée de main, un monde qu’ils pourraient construire selon leur rêve.

Et entre deux explorations passe un Américain rencontré sur les falaises invisibles du Donegal…

Nous nous retrouvons ce vendredi d’août à Ennis dans un environnement indescriptible, transportés par la ferveur du Fleadh, bercés par la foule, entraînés par le reste des humains qui nous entourent. C’est ma dernière soirée au milieu des violons et des transes, des bodhràn*** et des mélancolies. Nous vagabondons de place en place et, après une halte dans un bar aux murs de pierres où toutes les uilleann pipes, ou presque, d’Ennis sont réunies pour une frénésie disharmonieuse et magique, notre première soirée s’achève aux abords d’un groupe incertain et improbable au milieu duquel un saxophone virtuose accompagne les notes celtiques. Nous laissons là les sanglots longs des violons pour retrouver mes îles tant aimées, les îles d’Aran.
Nous accostons sur l’île du milieu, Inis Meain, l’île mystérieuse et presque déserte que j’ai effleurée au Printemps et que je me languissais de rencontrer davantage. Un soleil inespéré éclaire notre court séjour, nous marchons tout le jour, en long et en large, enfin au bord de mes falaises tueuses d’hommes, mangeuses de marins, fuyantes au printemps.
Nous laissons là les îles silencieuses et tragiques, où je dépose un morceau de mon âme que je récupérerai la prochaine fois. Nous découvrons le Mayo, plus au nord de l’Ouest mais plus au sud que le Donegal. Nous sommes à Westport, plus endormie qu’on l’aurait cru, et nous passons deux jours à nous alanguir dans la ville immobile. Puis, nous faisons notre pèlerinage irlandais, nous escaladons le Croagh Patrick, d’où Saint Patrick aurait chassé tous les serpents d’Irlande. Nous grimpons, sous la pluie et dans les roches entrecoupées, entourés par la tourbe et réconfortés par les moutons qui nous montrent parfois le chemin, la tête et les pieds dans les nuages quand nous arrivons au sommet. Nous rencontrons alors une jeune fille de treize-quatorze ans aux cheveux roux qui nous demande si la chapelle est ouverte car elle voudrait prier. Si Dieu cherche de nouveaux instants de grâce, celui-ci en est un : elle est fourbue, battue par les vents et la pluie, et ne cherche un abri que pour y déposer ses dévotions.

* « Les républicains obtiendront satisfaction, s’il le faut, en pataugeant dans le sang des soldats d’un gouvernement irlandais et peut-être même dans celui des membres du gouvernement»
** Loyer juste – Fixité du bail – Libre vente de son droit au bail
*** Tambour irlandais