L’indolence de l’été

Je passe la journée assise dans un train ou dans un bus, endormie ou couchant sur le papier toutes les pensées créatrices qui m’assaillent depuis trois jours. Je rejoins l’Ouest, mon Ouest adoré. Je le rejoins sans y penser, le dos en feu de tourbe d’avoir tant marché. Je m’en vais au Nord de l’Ouest, où je n’ai jamais été. Et l’Irlande n’en finit pas de me surprendre. L’Ouest m’a dépaysée et enchantée au printemps, je suis à présent escarpée et bouleversée par les géants de terre qui m’entourent.
Comme je me souviendrai toute ma vie de ma rencontre avec les falaises d’Aran, je n’oublierai jamais mon arrivée à Sligo, barrière presque infranchissable vers le Donegal. Des créations de la nature que je ne pourrais appeler montagnes tant elles sont impénétrables, tant elles sont inaccessibles, se dressent de toutes leurs magnifiques hauteurs dans la lumière verte de cet après-midi mi pluie mi raisin. Elles sont bien loin les plaines verdoyantes du Tipperary. Le paysage est ici abîmé par le vent, il doit faire mal aux pieds autant qu’il renverse mon être. Pourtant, mon âme de marcheuse a hâte de les emprunter, comme si mes yeux n’étaient pas suffisants pour m’en pénétrer le cœur.
Après huit heures de voyage, la frontière verte de pierres dépassée, je suis à l’entrée du Donegal, dernier comté au Nord appartenant historiquement à la province d’Ulster, aujourd’hui rattaché à la République d’Irlande par un petit couloir de terre et touchant du flanc sa sœur de sang, l’Irlande du Nord. Je me sens transpercée, ici plus qu’ailleurs, ici plus qu’à Belfast, par la déchirure de l’Irlande. Parce qu’ici ce n’est plus seulement le drame d’une province séparée de son pays, c’est la tragédie d’un comté écartelé de sa province. Et tout le paysage semble pleurer cet arrachement insurmontable.

Je marche finalement sur les géants qui me regardent de haut ; les plus petits d’entre eux, suffisamment grands néanmoins pour porter mon regard plus loin. Je pourrais presque voir jusqu’en Ecosse. J’aperçois l’océan au plus près de l’horizon, j’admire la vallée de Sligo tout près et je devine, éloignée, la dernière demeure de Queen Maeve entre les quelques rayons de soleil perçant les nuages. Je regarde la tourbe sortir de terre, parfois plus grande que moi. Je vois sa chair noire et ses couleurs au sommet : rouge bruyère ou violet piquant, je me demande si certains corps des sacrifiés des cérémonies rituelles et millénaires reposent encore en son sein parfaitement bien conservés. Je rencontre des moutons dépossédés de leur manteau blanc, ne gardant que leurs écharpe et chaussettes noires. Je croise des poteaux télégraphiques datant des Anglais et une croix isolée, plantée au milieu d’une colline pour quelques morts oubliés. Mais à part ça, un vide absolu, un vide chargé de sens.
Cette vallée était, avant la Grande Famine, peuplée de civilisations et de vie. An Gorta Mor a tout emporté : ceux qui ne mourraient pas n’avaient que le choix de l’exil, toujours forcé. Les gens y croyaient jusqu’au bout et ne partaient pas avant que les privations, les maladies ou les expulsions ne les y aient obligées. On les arrachait à leurs foyers pour impayé dans les cris et les lamentations d’horreur et ils restaient un moment autour de leurs maisons détruites, mais, craignant que les bêtes et leurs derniers biens ne soient eux aussi saisis par les huissiers, il leur fallait toujours inéluctablement fuir. Ils titubaient le long des chemins dans ce paysage humide et secret, le corps marqué par la misère et la faim, pataugeant le long des marais, vers le plus proche port d’embarcation ou en direction des villes sales et mortifères.
Pendant quelques mois, un village fantôme demeurait, un village de maisons désertes et abandonnées. Mais lorsque l’on regarde une carte des années 1860, soit à peine dix ans plus tard, les maisons ont déjà disparus. Rayées de la carte des affamés, plus aucune trace de ceux qui avaient faim. L’île verte git sans force, prostrée dans un état de renoncement douloureux, tentant de renaître par la résilience d’une génération de survivants.

Les statues de la Famine, Custom House Quay (Dublin)

Une fois mes pieds pénétrés jusqu’à l’âme, je tente d’aller écouter de la musique irlandaise à Ballyshannon où se tient à ce moment-là, un festival qui fut vivant jadis mais n’est plus, aujourd’hui, qu’un bout de papier tentant de redonner vie à un village endormi. Ça n’est pas ce que j’attends et finalement, paradoxalement, c’est même mieux. Je trouve le pub de ma soirée et je me berce au son des violons. A cet instant, je suis parfaitement neuve et je me reconnecte intimement avec l’Irlande que j’ai quittée au printemps. Mon cœur est si gonflé de bonheur que je ne sais comment le retranscrire. Je suis suspendue aux crins des violons et des banjos, aux lamentations des uilleann pipes* comme si ma vie en dépendait. Je suis venue mourir par eux, me laver l’âme de leurs notes languissantes. Je pourrais presque vouloir danser sans m’arrêter aux airs lancinants de leur communion musicale. J’entends racontée en chanson une version édulcorée et romantisée de l’histoire de Grace, qui s’est mariée à Joseph Mary Plunkett pour quelques minutes seulement dans la prison de Kilmainham juste avant qu’il ne soit exécuté pour sa participation à l’insurrection de 1916.
Je fais la connaissance des musiciens venus de l’autre côté de la frontière, venus de Derry. Ils ont le regard si tendre, le cœur si bourru de l’Irlande, et je me sens appartenir au même monde qu’eux l’espace de quelques instants, par le partage que nous faisons ensemble de leur musique, par l’échange que nous faisons de nos Histoires respectives. Je suis l’Etrangère mais nous exprimons le même amour de l’Irlande, la même douleur de la déchirure du Nord.
Je reconnais cette émotion qui m’étreint, c’est la même qui m’a irradié et que je n’ai pourtant pas partagée dans ces lignes un soir d’Easter Rising au printemps : International Bar, le chanteur dublinois assis à mes côtés explose son poème dublinois avec amour, avec colère. Ce ne sont plus des mots qu’il délivre mais son âme toute entière. Et ce soir, à Ballyshannon, ces musiciens de Derry viennent nous éblouir de leur amour irlandais trop à l’étroit dans l’état protestant dont ils se sentent prisonniers.

J’ai le visage au goût de sel. J’entends une autre musique que celle de la veille, le bruit de l’océan contre les rochers. Je marche le long de l’eau salée et indomptée, j’y trempe mes pieds et alors que je longe les falaises, je me souviens de Michael, le fils de Maurya dans les Cavaliers de la mer, dont le corps noyé a été déporté depuis Inis Meain jusque dans le Donegal, au bord de mes pieds. Je pense aux marins perdus des îles d’Aran, aux femmes éplorées restées sur les îles. Et je continue mon chemin, tentant de ne pas me faire happer par le vide ou par la tristesse comme une rengaine. Je finis dans le pub le plus improbable du monde, tenu par deux vieilles dames plus âgées que mes deux grand-mères réunies, deux sœurs qui ne se sont jamais mariées.

Je quitte les petits villages frontaliers de l’océan et je rejoins la capitale du Donegal. Je suis au ralenti et j’erre dans les ruines de la Donegal Franciscan Abbey au milieu desquelles deux petites filles paient leur respect aux morts de la façon la plus insouciante qu’il soit, elles jouent à cache-cache au milieu des tombes. Celles d’aujourd’hui sont moins amusantes, bien rangées en rues perpendiculaires, alors que les plus anciennes offrent des trésors de cachettes dans leur joyeux bordel asymétrique au milieu des brins d’herbes.
C’est une journée lente et paresseuse qui se termine au pub dans la joie irlandaise. J’y rencontre une Canadienne mariée à un Irlandais qui me partage quelques traditions du Donegal et plus largement de l’Irlande. Hier, c’était la journée des tombes et, comme à la Saint Patrick, tout le monde s’est levé de bonne heure pour aller se confesser puis finalement et heureusement chercher sa sainteté dans beaucoup trop de bière. Elle m’explique que dans les coins les plus reculés comme ici, régions essentiellement agricoles, les pubs ferment à 19h après avoir réuni tout le village autour d’une bière afin que les paysans ne se couchent pas trop tard et que l’Irlande ait sa ration journalière de nourriture. Puis, au milieu de ses confidences, tout le monde se lève et entonne son chant d’amour de l’hymne irlandais.
Je passe la journée du lendemain à marcher pour me fatiguer la tête. Je navigue sous la pluie torrentielle du matin jusqu’au midi autour du lough Eske, puis les nuées s’assèchent laissant libre court à ma balade. Je devine parfois les Bluestack Mountains lorsque les nuages sont poussés par le vent. Dans le Dun n nGal, le fort des étrangers, les Dieux ont abandonné les Celtes et les Irlandais. Point de tertre magique, juste des lieux secrets pour célébrer la messe, sous les cascades et au cœur des forêts, lorsqu’éprouver sa foi catholique était puni de mort.
A la fin de la journée, l’Irlande a presque repris le dessus, je remets à plus tard certains soucis administratifs qui attendront mon retour en France ; la tristesse me gagne néanmoins dans la solitude de mon lit blanc. Il pleut encore sur ma petite fenêtre sur le toit. Il fait le temps que j’aime en Irlande, ne me manque que le feu de tourbe dans ma chambre mansardée. Je pense à Grace qui ne s’est jamais remariée alors qu’elle avait l’âge de le faire. Je pense au traître qui vient de Killybegs** et porte son bonnet du Donegal dans les rues de Belfast, le traître qui a connu l’Irlande unie, certes sous le joug des Anglais mais unie. Demain, je pars à sa rencontre sur le chemin de Slieve League. Je m’en irai respirer l’air marin des véritables vertiges du Donegal, où il est plus probable que le corps de Michael ait terminé : sur les dents affamées des plus hautes falaises d’Europe.

Je pars sous la pluie, sous un orage de pluie qui ne promet aucune amélioration. Je pars comme à la fin du monde, comme au printemps dans le Connemara, pensant que personne ne sera assez fou pour faire de même, ne sachant pas précisément comment je rentrerai ce soir à Donegal Town. Car le Donegal est un vide plus ou moins artistique en matière de transport et le seul bus de retour part vingt minutes après mon arrivée sur les lieux. Je verrai bien, je laisse la chance à mon Leprechaun irlandais de me prouver une fois de plus son existence.
Il pleut beaucoup. Trop fort. Mais j’ai l’espoir irlandais que ça ne durera pas, que la journée s’embellira de soleil. Je n’y pense pas vraiment, c’est une nouvelle journée de pluie, comme j’en ai déjà connues beaucoup, et j’accepte pleinement que ces larmes de rosée fassent partie du paysage. Je marche seulement vers mon bus dans l’attente des surprises que me réservera ce jour inconnu.
Je ne suis finalement pas seule, quelqu’un d’autre a été fou. J’arrive sur le Triangle du Diamant et un gringalet recouvert de sa veste waterproof, la tête coincée sous son capuchon noir, attend sous la pluie. Nous sommes posés les pieds sur terre, côte à côte, attendant certainement la même chose sans le savoir vraiment, quand il m’adresse la parole. A cette minute, ma vie est sur le point de changer mais je ne le sais pas encore. Nous nous rendons au même endroit et attendons le même bus en retard dans une Irlande ailleurs. Le bus arrive enfin. Immense et vide pour deux inconnus.
Notre destination atteinte, les nuages à sec, nous cheminons naturellement côte à côte et nous nous racontons nos voyages, nos pourquoi, nos comment. Et, chemin faisant, la journée file. Le brouillard se fait plus pressant, le vent plus glaçant et la pluie intermittente. Nous attendons des heures de voir les falaises à défaut de pouvoir les randonner, mais elles resteront mystérieusement à demi-habillées. Des heures humides et gelées. Des heures pour nous découvrir un peu plus. La pluie ne lave pas tous nos péchés mais elle nous pénètre définitivement jusqu’aux os. Il renouvelle donc son offre de me dépanner et de m’offrir son hospitalité pour la nuit. J’ai refusé ce matin, aux aurores de la rencontre, mais je me sens prête à accepter, glacée de la pluie comme je le suis. Je me laisse la possibilité de l’imprévu.
Je décide ainsi de rester perdue au fin fond du Donegal en compagnie d’un total étranger et je me sens terriblement libre. Cette journée a définitivement des allures de rencontre cinématographique alors qu’elle s’achève dans ce bar très local avec ses habitués et ses touristes, sa tenancière qui connaît bien son rôle, pleine d’allusions sur une histoire d’amour qui n’a pas encore commencé.

Et finalement, plus rien ne se passe comme prévu : mon plan pour la prochaine nuit tombe à l’eau, il y a trop de bus à prendre, trop de bus qui se loupent, je ne peux rejoindre ma destination. Ainsi, ce qui n’était au départ qu’une brève de comptoir dure trois jours et deux nuits. Nous prenons un autre bus et sans la reconnaître, nous passons la frontière au Nord. Je me retrouve à Derry alors que j’étais supposée ne croiser que les moutons du Donegal. Et Derry n’est plus l’Irlande, parce que pendant trois jours, l’Irlande importe peu. Nos pieds vagabondent indolemment dans la ville fortifiée jusqu’à terminer au pub, car c’est toujours au pub que l’on finit en Irlande.
Puis c’est le deuxième matin. Ou le troisième. C’est le Grand départ. C’est déjà la fin. Nous nous quittons et le voyage reprend son cours.

Je joue à saute-mouton avec la tourbe dans les tourbières tourbeuses de la vallée de Doochary, en plein cœur du Donegal, je regarde le soleil rosir les pierres des Bluestack Mountains bien formées aujourd’hui. Je comprends la nature profonde de ce comté abandonné. Ici je suis loin de tout et tout le monde est loin de moi. En effet, le Donegal échappe aux frontières, même de son propre pays, mais il vaut le détour, il reste marqué quelque part. Il faut mériter son paysage et ses rencontres. Il n’offre pas d’autres possibilités que de s’y perdre dans les endroits les plus reculés pendant un temps indéterminé et parfois contre sa volonté. Car, malgré l’éclat de ce paysage en émoi, il me faut partir de cet endroit à tout prix. Mon toit pour la nuit n’est pas loin de l’insalubrité, sale et irrespirable mais où il me faudra dormir pourtant : il n’y a pas d’autres transports avant demain matin.
Et je ne sais où m’enfuir : ici, encore plus que dans le reste de l’Irlande, il me faudrait une journée pour faire quarante kilomètres, changer trois fois de bus, faire quatre tours sur moi-même et finalement, peut-être, arriver à bon port… Je n’ai pas l’énergie de passer tant de temps dans le bus, même pour découvrir la face cachée du Donegal, sachant qu’il me faut repartir à l’autre bout de l’Irlande dans deux jours. J’obéis donc aux bus, à la pluie et la volonté du vent et avance mon escale à Dublin. Me voici renvoyée à mes propres travers, obligée d’accepter de passer à côté de certains paysages, admettre qu’une part restera secrète et que l’Irlande sait encore garder quelques mystères.
J’aurais aimé pouvoir regarder vivre ce vieil anglais qui m’accueille, lui qui a quitté son pays depuis toujours. J’aurais aimé pouvoir assister à ses échanges avec son ami de Derry, de passage pour le weekend. Les entendre sans toujours les comprendre, parler de la vie et se taquiner sur leurs querelles ancestrales et nationales. Mais il est en guerre avec son pommeau de douche et avec toutes de forme de balai à vapeur, alors je m’enfuis, une histoire irlandaise glanée sur le chemin tout de même : deux hommes font connaissance dans un bus, ils descendent au même terminus, se dirigent vers la même rue et toquent finalement à la même maison. Ces deux hommes sont frères. Descendances d’une famille de vingt-cinq enfants éparpillés au quatre vents, ils ne se sont jamais revus depuis qu’ils sont partis et ne se sont pas reconnus.
Je pars au premier chant du coq par le bus des habitués, rempli des gens de la campagne en goguette vers la ville la plus proche, comme cette jeune fille à l’iPhone dans les oreilles qui se signe pourtant devant chaque église sur le chemin ; ou en route pour leurs courses du samedi, comme cette vieille dame au fond de teint trop prononcé dont je ne suis pas sûre de comprendre l’anglais mais avec qui j’ai, tout de même, une conversation improvisée. Je regarde le nom des villages écrit en irlandais sans la traduction anglaise, blanc sur le noir de la tourbe. Le Donegal est presque un pays en lui-même affichant non pas le drapeau irlandais au vent, mais le jaune et vert du comté sur les trottoirs, dans les airs et les jardins.
Une dernière fois, en franchissant la frontière, le Donegal me rappelle à l’ordre. Je me souviens de la séparation et de la guerre, de la stupidité et de l’injustice, et j’en ai le cœur qui se rompt en autant de morceaux que de morts irlandaises.

* Sorte de cornemuse irlandaise
** Romans de Sorj Chalandon : Retour à Killybegs et Mon traître