Un éclair de printemps

Après la mise en déroute des Némédiens, leurs descendants viennent prendre la relève : les Fir Bolg, dont Aran gardent le souvenir. Et c’est là que les Tuatha de Danaan, le peuple des légendes, les fées de la tradition irlandaise, entrent en scène. Ils accostent après trois ans, trois jours et trois nuits de voyage. Ils viennent des îles du Nord du Monde dans leur nuage de spectres, créant trois jours d’éclipses à leur arrivée. On ne sait s’ils sont nés de la Terre ou de l’Autre Monde. Ils sont le vent sur les eaux, la vague de l’océan, le bruit de la mer. Ils sont la goutte de rosée, la plus belle des fleurs. Ils sont le saumon dans la mer, le lac dans la plaine. Ils sont la colline dans un homme, ils sont un mot de l’art, ils sont la pointe d’une arme. Ils sont les dieux qui forment le feu. Ils ne sont même pas vraiment des dieux, ils sont des héros humains parvenus à la nature divine, sublimés et transcendés. Ils sont des êtres de chair mais d’une autre chair.
Ils livrent leur première guerre pour l’Irlande sur la Plaine des Pilliers, alliés aux Fomoirés, leurs doubles maléfiques, contre les Fir Bolg. Pendant des décennies, l’Irlande ne sera que rivières de sang et océans de terreur, de la première à la deuxième bataille de Mag Tuired, car après avoir chassé les Fir Bolg hors de leur paradis terrestre, il leur faudra livrer une dernière guerre contre leurs anciens alliés, les géants difformes. Alors, le peuple de Dana peut se proclamer véritable maître de l’île et étendre sa lumière enchanteresse sur ses plaines verdoyantes.
Cependant les Milésiens, les ancêtres revendiqués du peuple irlandais, arrivent finalement. Ils accostent sur le versant occidental de l’île et font la rencontre des trois princesses de légendes qui règnent sur l’Irlande parmi les Tuatha de Danaan : Eriu, Banda et Fodla. L’une après l’autre, les trois sœurs exigent, en échange du départ des Tuatha de Danaan de l’Irlande, que l’île soit nommée après elles. Les revendications de Banda et Fodla leur seront refusées, mais Eriu se montrera la plus maligne. Elle n’ordonne pas, elle flatte : les Milésiens sont, selon elle, la plus juste et la meilleure race du monde, la seule capable et digne de régner sur l’Irlande. Touché par tant de compliments de la part d’une si belle femme, Amairgin, le poète du peuple de Mil, lui promet de donner son nom à l’île : Eire. Malgré les échecs de Banda et Fodla, les trois sœurs resteront les saintes patronnes de l’île dans le cœur et la poésie des Irlandais.
Ainsi, les Tuatha de Danann trouvent refuge dans l’Ailleurs et viennent peupler les légendes des cycles mythiques, pendant que le peuple de Mil, les Gaëls de l’Irlande, fabriquent leur propre Histoire et leurs premières guerres civiles.

Galway chante ma mélancolie et je m’y habitue. J’attrape le vent venu d’Atlantique qui me rappelle les îles, un vent froid aux saveurs marines, et j’écoute le chant des mouettes. Je me sens si loin du feu de tourbe d’Inis Mor à présent, mais je profite d’une autre chaleur d’un pub pour écrire.
Je me remémore ma visite de Saint Nicolas Cathedral. Elle était incroyablement grandiose, presque tapageuse. J’ai alors été interpellé par le contraste frappant qu’elle formait avec la petite église noire de Cill Ronain : si petite et si fragile dans le vent iodé, elle m’a touché et je me suis sentie pleine d’une paix inconnue. Car alors, il ne s’agissait pas d’étaler les richesses de l’Eglise pour soi-disant honorer Dieu, mais de quatre murs modestes pour se protéger, se réunir et communier avec Lui. Dans un moment pareil, face à une expression si pure – comme la dame qui se signe devant la Vierge –, je suis immensément émue par l’humilité de la foi de certaines personnes, par son authenticité sans artifice. Et je voudrais alors moi aussi trouver le réconfort de cette sérénité, de cette confiance aveugle en un Dieu bon et miséricordieux. Je voudrais connaître les lois de ce rituel quotidien et l’espoir inébranlable qu’il apporte.
Je ne démens pas les effets pervers de l’Eglise qui, en Irlande notamment, a créé une chape de plomb sur la Nation nouvellement libérée. Après l’indépendance de l’Irlande, l’Eglise a pris un tel poids dans la société que les horreurs les plus indicibles ont pu être commises avec ferveur ; et ceux qui osaient les dénoncer, les artistes en première place, n’avaient d’autres choix que de s’exiler. La mutilation des écrivains irlandais notamment, marque l’un des aspects les plus honteux des premières décennies d’indépendance. Mais ça n’est pas cette Eglise-là que j’entoure d’un halo idéalisé, c’est l’autre, celle dont les chants timides et embrasés s’élèvent vers le ciel, priant pour un monde meilleur pour tous et chacun.
Galway, dans toute sa folie moderne parfaitement opposée à la tranquillité immuable des îles d’Aran, m’écorche un peu l’âme mais je tente de toucher la pensée de la ville et de me laisser emporter. Je retrouve l’Irlande dans la fougue et la force de la Corrib River. Je regarde la vie réelle, sur Terre, en chair et en os qui occupe chaque pavé, qui respire avec chaque arbre. Ici, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il gèle, les musiciens sont dans les rues pour chanter leur mélancolie aux passants. Galway respire tous les possibles. Galway chante une Irlande d’hier, d‘aujourd’hui et de demain. Je me sens néanmoins transpercée par la réalité de mon départ définitif approchant, je suis à présent plus proche de mon décollage que de mon atterrissage ; Galway m’apporte heureusement la sérénité d’un retour prochain. En cet instant, j’ai la certitude que je reviendrai. D’abord un peu et puis un peu plus longtemps. Je reviendrai pour tous les endroits inexplorés, je reviendrai pour le Connemara, Dingle et le Mayo. Je reviendrai pour l’Ouest sauvage et vivant, pour le Nord meurtri et en paix. Je reviendrai pour les Monts de Tara.

L’eau du Connemara est noire de tourbe, noire de la Guinness. Cela doit certainement dépendre du temps, mais aujourd’hui, les lacs sont aussi noirs que le ciel menaçant. Seule au milieu de Derryclare Lough, tout cela a un peu un goût de fin du monde : la tempête de vent, les Twelve Bens aux chapeaux nuageux et cette tourbe qui saigne.
Avant la tourbe, il y a trois mille ans, il y a avait des arbres, tellement d’arbres. Et puis un jour, il y a deux mille ans ou quelque chose comme ça, on a tout rasé – les peuples successifs, les Partholomiens, les Némédiens, les Fir Bolg – tout rasé, tout brûlé, laissant une terre à nue, fragile et incapable de s’imprégner de la quantité d’eau diluvienne déversée sur l’Irlande chaque année. Cette eau inabsorbable devint alors au fil des siècles une couche de minéraux étanche à l’eau. Et de la pluie incessante, de l’humidité constante, de cette barrière infranchissable, est née la tourbe : une gigantesque éponge. Rouge de bruyère quand elle s’assèche, verte et jaune quand elle est humide, noire quand elle devient ruisseau, quand elle devient lac. Le Connemara est bien une terre brûlée, des landes de pierres à perte de vue, Sardou ne nous a pas menti. Mais le Connemara change de couleurs au fil des saisons, il verdit, il jaunit, il rougit, à la caresse du soleil, à la faveur de la pluie. Je découvre enfin la terre incultivable, dernier terreau de la mythologie irlandaise, sur laquelle ont été envoyés les rebelles à Cromwell. La population y a survécu avec sa langue et son identité jusqu’à la fameuse Grande Famine qui a brisé cette société quasi autarcique. Presque toute la Terre connaît (ou croit connaître) l’histoire des pommes terres pourries du milieu du XIXème siècle en Irlande. Les ravages du mildiou (la maladie de ladite pomme de terre) étaient inévitables mais son impact sur l’Irlande fut aggravé par la réponse du gouvernement britannique qui, entre autres, continuait à importer toutes les autres denrées non contaminées, laissant crever de faim l’île voisine. Les gens mourraient par milliers, de la faim elle-même ou des conséquences des maladies répandues par la faim et la pauvreté : la Nation Irlandaise n’était qu’un peuple de squelettes affamés et livides. Ce traumatisme intestin laisse au présent une marque brûlante sur les vivants d’aujourd’hui car, comme le dirait certaine Irlandaise, « je suis là aujourd’hui parce que mes ancêtres avait suffisamment d’argent pour acheter les rares patates saines et regarder les plus pauvres mourir.  Mais qu’ont-ils fait à l’époque pour que je puisse voir le jour aujourd’hui ? »
Presque toute la Terre connaît (ou croit connaître) l’histoire des pommes terres pourries du milieu du XIXème siècle en Irlande. Les ravages du mildiou (la maladie de ladite pomme de terre) étaient inévitables mais son impact sur l’Irlande fut aggravé par la réponse du gouvernement britannique qui, entre autres, continuait à importer toutes les autres denrées non contaminées, laissant crever de faim l’île voisine. Les gens mourraient par milliers, de la faim elle-même ou des conséquences des maladies répandues par la faim et la pauvreté : la Nation Irlandaise n’était qu’un peuple de squelettes affamés et livides. Ce traumatisme intestin laisse au présent une marque brûlante sur les vivants d’aujourd’hui car, comme le dirait certaine Irlandaise, « je suis là aujourd’hui parce que mes ancêtres avait suffisamment d’argent pour acheter les rares patates saines et regarder les plus pauvres mourir.  Mais qu’ont-ils fait à l’époque pour que je puisse voir le jour aujourd’hui ? »
Néanmoins, si le monde a retenu la famine de 1845, l’Irlande en a connu des dizaines avant ça, toutes plus meurtrières les unes que les autres : tout ce que le peuple irlandais a toujours trouvé inexorablement posé devant lui, c’est la faim elle-même. Pendant des siècles et jusqu’à il n’y a pas si longtemps, l’Irlande possédait la meilleure de toutes les pauvretés, de toutes les faims et de toutes les misères ; elle finissait toujours par tomber sous les coups de fouet du destin. Toute nation possède plus ou moins de pauvreté, mais tout un peuple de pauvres, seule l’Irlande l’a expérimenté par le passé. Son ventre était alors vide ou rempli de douleurs, elle tentait désespérément de se régaler des gouttes de pluies qui, si elles n’étaient pas nourrissantes étaient au moins savoureuses pour sa bouche affamée.
Seule au monde, le ventre ni trop vide, ni trop plein, j’en mange quelques-unes à mon tour pour le plaisir de la goutte qui fond sur ma langue, alors que pieds s’enfoncent dans la tourbe jusqu’aux genoux. Je gambade avec les moutons dans le vent mouillé, cernée par le brouillard, au pied des plus petits des Twelve Bens. Libre. Libre comme je ne me suis jamais sentie qu’en Irlande, dans ses terrains désolés et lumineux précieusement offerts à mon âme solitaire.

Les landes du Connemara