Un éclair de printemps

C’est Vendredi Saint, Good Friday, et le temps suspend son vol. La fin du carême s’annonce bientôt, et en cette soirée de Vendredi Saint, les pubs ferment les uns après les autres. S’ils sont ouverts, ils ne proposent plus que des repas. Ce soir, la bière ne coulera pas à flot dans les bars, et ce n’est pas peu dire en Irlande ! Et entre deux murmures de prières, les prémices du souvenir de l’Insurrection de Pâques commencent à s’entendre…

Je quitte finalement Galway sous mes presque premières pluies irlandaises. Le vent glacial qui souffle sur la ville depuis mon arrivée ne permettait pas de profiter du grand air – à moins d’être folle et d’aller dans les landes du Connemara – mais j’ai aimé m’y délasser pendant tout un après-midi dans la chaleur animée du Tigh Neachtain, à lire, écouter le bruit des Irlandais, écrire mes pas dans l’Irlande. J’ai aimé ce temps de repos et de paix à Galway.  Même si la ville en elle-même ne m’a pas tourneboulé – elle a certainement souffert de mon enchantement des îles d’Aran – j’aurais aimé la goûter un peu plus, jusqu’à me sentir renversée, parce que, dans le fond, elle est vraiment charmante cette petite ville pavée, qui connut ses heures de gloire au Moyen-Age grâce à ses liens commerciaux avec la France et l’Espagne et dont l’architecture garde quelques traces dans le Latin Quarter.
Je dors pendant mon voyage pour ne pas avoir le crève-cœur de quitter l’Irlande Atlantique. J’ai l’âme lourde de quitter l’Ouest sauvage, de sentir le spectre du départ pesant sur mes pensées. J’ai de l’océan encore plein les narines, je quitte la liberté indomptable du Connemara pour une autre liberté, la liberté nationale d’une petite île opprimée, suivant parallèlement le chemin ferroviaires de Synge qui se rendait lui aussi vers une célébration : une commémoration en l’honneur du héros déchu, du roi sans couronne, Charles Parnell.
Elu irlandais à Westminster, il sera l’instigateur d’une réforme massive liée à la possession et au travail de la terre, et surtout le grand leader du Home Rule Party. L’Irlande est alors inextricablement unie à la Couronne Britannique depuis moins de cent ans, asservie depuis des siècles, et les Nationalistes tentent une voie pacifique et politique pour retrouver un brin de liberté. Une solution fédéraliste qui remettrait en place un Parlement Irlandais tout en laissant un pouvoir de contrôle à la Couronne, le Home Rule, est donc proposée. Rien de bien révolutionnaire mais c’est déjà trop demander à l’Angleterre gourmande et cela vient révéler une division bien plus funeste : celle de l’Irlande nationaliste et catholique contre l’Irlande anglaise et protestante crispée dans un unionisme farouche et intraitable, celle de l’Irlande entière contre l’Ulster loyaliste.
La vie sentimentale de Parnell vient cependant entacher ce premier pas vers une émancipation fragile et créer une fracture entre les Parnelliens et les anti-Parnelliens dans une Irlande immortellement traditionnaliste : il épouse sa maîtresse de longue date qui vient de divorcer de son mari militaire et l’opinion ne le supporte pas. La chute de Parnell est un drame national qui compromet le Home Rule déjà bien moqué par tout Anglais qui se respecte. C’est le glas de la carrière politique de ce révolutionnaire pacifique, trop vite suivi par son dernier souffle. Le peuple est en deuil de sa liberté, puis de son sauveur qu’il a ingratement lynché pour des histoires futiles de mœurs. Ce que le peuple ne sait pas c’est que, par ses techniques répétées de retardements du travail de la Chambre, Parnell a mis au premier plan la question irlandaise à Westminster et ceux qui viendront après lui ne pourront que se poser la question de l’Union.

J’arrive à l’Est, j’arrive à Dublin, j’arrive dans une ville fête, en plein préparatif d’Insurrection, ou en tout cas de sa commémoration, à cheval entre le présent et le passé. L’Irish Republic est partout. On oublierait presque que cette huitième révolte fut un échec. Il est temps de célébrer, il est temps de faire la fête. Oui mais les morts. Oui mais les autres. Oui mais les sacrifiés. Oui mais les autres. Oui mais plus tard. Quand 2019 sera là, pour se rappeler de la vraie Indépendance ? Ou 2023, pour oublier le sang de la paix ? Qu’auront-ils à fêter alors ? La colère d’un peuple désuni ? Et sont-ils réellement unis à présent ?
Je marche dans les pas de tous les révolutionnaires, et j’ai le cœur de plus en plus lourd. Lourd d’autre chose, lourd de je ne sais quoi. Tellement lourd. Heureusement, je prends joyeusement ce que Dublin a à m’offrir : le théâtre, les musées, l’Histoire. Je  savoure mes derniers instants irlandais en me concentrant sur le présent.
Je découvre le quartier des Liberties – quartier des Libertés ? –, autrefois en dehors des limites de la ville, c’est le quartier des pauvres gens de tout temps et de tout âge. Je déambule dans la vieille ville des ouvriers et la pluie me surprend. Je trouve alors refuge à l’abri du Liberty Market et j’entends Molly Mallone* – que je n’ai pas (encore ?) rencontrée – haranguer le chaland. Je suis dans le quartier d’Ulysse mais je n’ai pas trouvé mon Itaque, juste une autre vie débordante. La vie des pauvres gens, tous pareils, habillés des mêmes frusques sans âme. Mais ces gens-là ont pourtant une âme, sans détour, brute et belle et déroutée et que l’on voudrait bercer. Car les pauvres gens n’ont plus que leur voix criarde et puissante pour héler le passant.
Le soleil est plus brillant sous et après la pluie. Je comprends la météo comme je ne l’ai jamais regardée avant. Je vois le gros nuage noir apporter la deuxième tempête pour mes pieds déjà mouillés. Et je cours par devant les nuages, je m’enfuis de l’autre côté à tout prix, pour retarder le moment de la pluie, pour avoir le temps de trouver un abri. Et pourtant, je n’ai que le temps de me réfugier sous un porche, et pas n’importe quel porche ! Celui de Monsieur Guinness, s’il vous plaît. Une immense bâtisse aux murs vertigineux me contemple de toute sa hauteur. Je suis sûre que ces murs de briques rouges sont les ancêtres des gratte-ciel américains. Je me sens alors si petite et pourtant, suis pas bien grande.
Une éclaircie fugace m’offre tout de même la possibilité de trouver un abri plus pérenne. Je m’attarde un petit moment au Long Hall, pub à moquette et fauteuils en cuir, qui a déjà abrité la Saint Patrick de mon père et moi plus tôt dans le mois. Construit en 1880 à l’emplacement d’un bar qui a fait faillite après la Révolte Fenian, suite à l’arrestation des révolutionnaires qui le fréquentaient, il réunit aujourd’hui petits et grands mais ne n’offre malheureusement pas le confort d’un morceau de table pour écrire. Alors, je m’échappe au Palace Bar, monté sur deux niveaux comme beaucoup de bars ici : la bière au rez-de-chaussée, le fumoir à whisky au premier. Je me love dans la chaleur réconfortante et tamisée de l’étage à whisky en attendant ma rencontre avec Sean O’Casey à l’Abbey Theatre. Ou en tout cas, je l’espère.

J’aurai rendez-vous avec O’Casey un prochain soir car je suis là trop tard, même pour m’inscrire sur une liste d’attente. Alors, à la place, je marque un dernier arrêt dans un nouveau pub, paisible. Il a des faux airs de bistrot de gare. Je n’y rentrerais certainement jamais si j’étais en France mais voilà, je suis en Irlande. Je bois plus de bières que je n’ai d’argent pour les payer. J’ai déjà trop bu à 20h00 et mes chaussures prennent l’eau.

La grande journée de commémoration est là. Commémoration qui porte d’ailleurs à débat : on célèbre l’Easter Rising à Pâques bien qu’ils ne tombent pas tous les ans le 24 du mois. Mais l’Eglise a été la main de fer derrière le pouvoir Républicain pendant des années alors c’est Pâques qui prévaut, même si certains ne sont pas d’accord. Je vais donc écouter les discours de célébration et voir la même parade militaire que l’on fait partout dans le monde, ceux-là même auxquels je n’assiste pas en France pour le 14 juillet. J’espère secrètement ressentir quelque chose d’incroyable et entendre le râle révolutionnaire des fusillés. Quelque chose a bien lieu mais pas par où je le croyais ; c’est beau des quatre heures partagées avec de parfaits inconnus, debout dans le froid : je participe, surprise, à ce qui unit ceux qui ne se connaissent pas l’espace de courts instants.
Distraitement bercée par ce couple de petits vieux qui font de la musique avec le manche de leur drapeau en réponse à la sempiternelle ritournelle entêtante de la cérémonie d’Etat, je tends l’oreille aux prises de parole plus ou moins solennelles au micro. A chaque discours, à chaque acte, mon voisin me raconte tout ce que je ne pourrais pas comprendre. Et lorsque quiconque tente malicieusement de prendre la place que je chauffe depuis plusieurs heures, mes voisins ulcérés tiennent à me rendre justice et livrent le combat à ma place. Ainsi, pendant quelques heures, nous sommes le radeau de la méduse dans la tempête, nous ne nous connaissons pas, nous ne nous reverrons jamais mais cet instant partagé n’appartient qu’à nous en ce soleil froid de dimanche matin. Nous faisons finalement une minute de silence car il n’y a plus que le silence pour rendre hommage à des hommes qui ont sacrifié leurs vies.
Je passe l’après-midi au musée d’Histoire à revivre l’Insurrection de Pâques, et un bout de la construction de la République, à déchiffrer l’anglais sur les panneaux d’explication et je suis épuisée. Lasse, dénuée de toute énergie, j’hésite à ressortir mes pas crevés pour aller dans un pub, peut-être McDaid’s, le pub à écrivains dont j’ai entendu parler. Malheureusement, je ne me sens plus de ressortir dans le vent glacial qui souffle sur Dublin. Mon esprit seulement vagabonde à la place.
La grandiloquence de cette célébration de 1916 m’interpelle et me questionne plus largement sur l’histoire avec un grand H. L’Irlande est sans cesse confrontée aux démons d’une Histoire douloureuse qu’elle a généré pour partie, elle est prisonnière d’un passé politique qui la divise encore… Mais ne serait-il pas grand temps pour cette nation de regarder ce passé avec tous ses défauts et pas seulement en la glorifiant à outrance ou en cachant ce qui ne lui convient pas ? En célébrant de mille feux l’Insurrection de Pâques, l’Irlande voile d’une commémoration plus terne l’Indépendance et la Guerre civile meurtrière. Serait-il possible de pardonner ce que l’Angleterre a commis pour s’interroger sur ce que l’Irlande s’inflige à elle-même depuis qu’elle est libre ? Mais l’Irlande est si jeune, elle vient tout juste d’avoir cent ans ! Je m’interroge alors sur la possibilité d’être Irlandais aujourd’hui : peuvent-ils être patriotes sans s’enfermer ? Sans être nationalistes ? Sans avoir à le prouver ? Ils ont traversé les siècles en lutte contre une puissance étrangère, contre un système oppresseur ; limités dans leur être et dans leur possible. Aujourd’hui, ils peuvent être Irlandais sans avoir à le revendiquer. Ils sont libres d’être eux simplement, à leur juste place sur Terre, mais peuvent-ils le faire sans arrière-pensée ? Sans idée reçue ? Sans revanche à prendre ? N’y a-t-il pas une colère enfouie qui demeure, contre l’Anglais et contre l’autre par extension ? Je repense au récit de Thorsten à propos de cet Anglais nouvellement installé en Irlande. Tous les conseils municipaux qui se tenaient jusqu’alors en anglais, se font après son arrivée, en irlandais. De même, lorsqu’il arrive dans un magasin, tout le monde se met à parler gaélique. Les rancœurs ont la peau dure et cet Anglais innocent paie bien cher l’héritage de son pays.
La connaissance de l’Histoire nous donne à comprendre qui nous sommes aujourd’hui, mais ne devient-elle pas parfois une limite à notre futur quand le passé est chargé de sang et de haine ? Ne devient-elle pas un trop lourd héritage à porter pour le commun des mortels ? Il y a quelque chose en moi qui porte invisiblement la colonisation de l’Algérie, qui m’en sent coupable, et pourtant, je n’y étais pas personnellement, ni même aucun membre de ma famille. Cependant, comme cet Anglais irréprochable, je suis marquée du sceau de la France, héritière de ses erreurs que je n’ai pas commises. Que faire de l’Histoire quand elle devient prétexte à la haine, quand elle devient l’alibi de la revanche ? Faire œuvre de patience ? Pardonner et demander pardon ?
Je pense ainsi à ma plume de théâtre impatiente, et je m’interroge sur le véritable message dont je souhaiterais être porteuse. Je pense à la France qui s’enferme dans un passé glorieux dont elle expie parfois hypocritement les péchés, mais ne serait-il pas temps, pour la France mais aussi pour l’Irlande, d’arrêter de prendre le passé pour acquis et d’enfin défendre la liberté au présent, de ne plus brandir une idée mythifiée afin de s’atteler à la réalité ?  En me posant aujourd’hui la question de l’Irlande, je m’interroge sur la France, sur le reste du monde, sur nos héritages et comment nous en libérer pour tenter de créer l’utopie d’un monde vierge et nouveau. Peut-être est-ce cela la tâche qui m’attend dans l’histoire que je voudrais raconter par le théâtre ?

Easter Monday est bien trop vaste, trop généreux, trop incroyable, pour me laisser une minute de retranscription ! Easter Monday est magique et je voudrais en pleurer. C’est enfin la commémoration du peuple et non plus celle figée et politique de l’emphase étatique. La ville entière, peut-être même certainement tout le pays, vit aux couleurs de 1916, tâchant, parfois maladroitement de se souvenir, de rendre hommage, de construire un nouveau siècle de liberté qui commence, ensemble, tous ensemble. Vieux, jeunes, moches, artistes, pauvres, gens d’ici ou d’ailleurs. Je me laisse porter par mes pas au grès des souvenirs : je me mêle au peuple, hommes, femmes, tous fiers et triomphants, dénonçant aussi l’autre réalité, la moins belle, les civils tués, les enfants abandonnés, les pauvres gens qui n’y croyaient pas. A terrible beauty is born. J’entre dans tous les musées, tous les jardins, toutes les rues, à travers lesquels on me parle du passé, on me parle du présent. Car l’Irlande d’aujourd’hui est née de cette Insurrection : l’Irlande libre. Et j’entends Yeats me parler à travers la voix d’une toute jeune fille pleine de passion.
Mais, plus que tout, je vis un moment d’une incroyable simplicité, d’une beauté immortelle, d’une bienveillance extrême, qui vient clôturer, comme le bouquet final d’un feu d’artifice irlandais, le festival de petites attentions offertes par le peuple de Fodla tout au long de mon séjour… Ce jeune homme, dans un bus, qui tend sa carte de dix voyages afin de payer pour mon père et moi car nous n’avons pas suffisamment de monnaie et le chauffeur de bus refuse notre billet de dix euros ; ce bateau qui accepte de me voyager d’Inis Mor à Inis Oir sans contrepartie car j’ai raté celui pour lequel j’ai réservé et payé ; cet Américain égaré qui me raconte qu’un passant dans la rue l’a accompagné jusqu’à son hôtel qu’il ne trouvait pas sans qu’il ne lui ait rien de demandé…. Des petites attentions de pas grand-chose mais qui m’ont toute individuellement émue fortement. Et ce n’est rien face à ce qui m’attend à l’instant.
Je monte les escaliers de la National Library pour aller admirer la coupole et entendre un peu de poésie, lorsqu’une vieille dame en sens inverse m’interpelle : « Are you free tonight ? » Parce qu’elle a une place pour aller voir The Plough and the Stars ce soir à l’Abbey Theatre, et elle ne va pas pouvoir y assister, trop fatiguée. Mon cœur s’emballe, bat la chamade, tressaute, s’arrête peut-être pour un millième de seconde, et finit par articuler un « Yes » incandescent. Je n’en reviens pas ! Cette dame au cœur si pur vient de réaliser mon rêve de Dublin, je n’ai pas un brin de monnaie sur moi mais elle refuse mon argent, elle exige seulement que je lui promette d’aller au théâtre ce soir. Promis, juré, craché ! Merci madame, vous avez fait de moi la plus heureuse des Française en voyage ! Quelle folie, quelle chance ! J’en ai les larmes au cœur et j’en suis sûre, suis éblouissante de bonheur. Je voudrais courir à travers les rues, à travers les pays, pour constater tout ce que ma pensée euphorique peut transformer en or !
Lorsque je me retrouve dans mon siège molletonné parfaitement bien placé, je n’ai plus suffisamment de cœur pour toutes les émotions qui me traversent, plus suffisamment de larmes pour la joie qui me renverse. Je ne comprends pas tous les mots, je ne suis même pas sûre qu’on me parle anglais parfois, mais l’histoire est belle. O’Casey y ébrèche quelque peu le mythe d’un nouvel état irlandais et raconte une autre insurrection : celle de ceux qui ne voulaient pas cette révolte, de ceux qui ont péri de cette guerre. Car c’était bien une guerre, j’ai vu les photos. Une guerre qui a laissé Dublin dévastée sous les décombres.
Mais avant cette soirée de théâtre enchanteur, je me suis arrêtée à l’International Bar où j’ai rencontré trois Italiennes à qui j’ai tenté d’expliquer, avec mes pauvres mots d’anglais, l’Histoire de l’Irlande comme si j’y avais participé. J’y ai aussi rencontré Ryan, Irlandais pur souche, joyeusement jaloux de la chance extraordinaire que j’ai de pouvoir aller à l’Abbey Theatre. Il m’a raconté l’histoire de son héros « Dev », Eamon de Valera, figure ambigüe de la résistance et de l’Indépendance en Irlande. Actif pendant l’Easter Rising et la Guerre d’Indépendance, il est le leader des ultras qui n’acceptent pas le traité de paix avec la Grande-Bretagne, conduisant à  la Guerre civile achevée avec la reddition des anti-traités. Il n’a pas fait plus ou moins que la moitié de l’Irlande à ce moment-là me direz-vous. Oui, mais voilà, Eamon de Valera finira tout de même président d’Irlande quelques années plus tard…

Le matin de l’avant-dernier départ est finalement là, celui avant l’ultime exil. Je prends note de ma dernière anecdote : descendant vers la ville en quête de timbre, je m’arrête dans un supermarché qui n’en a pas. Le caissier me renvoie alors à la poste voisine. Je ne me souviens pas avoir vue une poste sur O’Connell Street…  C’est juste la GPO, la General Post Office, celle de la déclaration d’Indépendance des Pâques sanglantes, celle auprès de laquelle j’ai attendue pendant quatre heures dans le vent ! Mais avec toutes ses commémorations, j’en avais presque oublié sa fonction première : bureau de poste ! J’achète ainsi mes trois derniers timbres irlandais dans la nouvelle poste, l’intérieur ayant été complètement brûlé au cours de l’Insurrection.
Et je me laisse aller à l’émotion qui me gonfle l’âme, je me laisse fustiger par mes pieds douloureux. Dublin fut belle et multiple, Dublin fut culturelle et ouverte, Dublin fut grise et verte, Dublin fut vivante et pluviante, Dublin m’a plue. Elle m’a émue de toute part. Je regarde la ville à travers la fenêtre de mon bus qui me ramène à mon point de départ et j’ai la larme au coin du cœur de regarder les gens se dire au-revoir, de regarder les gens s’aimer, vivre, chanter. J’ai l’âme serrée de bonheur de regarder l’Irlande être.

C’est le vrai jour sans lendemain irlandais et Cork a mis sa robe bleue, sa robe couleur de soleil. Cela fait rayonner mon départ d’une note paradoxalement tragique. J’ai le cœur serré même si je ne réalise pas encore tout à fait. Mais lorsque j’y pense plus concrètement, c’est tout mon corps qui pleure. Ça n’est pas un adieu cependant, je fredonne ainsi We’ll meet again, comme cet inconnu de l’Hi-B bar, parfaite bande originale du film de ma vie. J’entends alors la voix de Nora* dans mon cœur, avec son intonation si particulière et je comprends que quitter l’Irlande, c’est aussi quitter une langue étrangère qui, paradoxalement, m’offre tant de libertés. Cette réalité m’est douloureuse.
Chaque journée ici m’a offert dix mille vies, l’espace en dehors du temps dont j’avais besoin, et je m’en vais rechargée d’une énergie d’espoir. Je me sens néanmoins partagée par plusieurs contradictions : la nécessité de rentrer pour arrêter de fuir certaines choses et me laver des problèmes laissés sur pause en France, la certitude que je vais revenir tôt ou tard (plus tôt que tard, je l’espère) et l’envie irrépressible de rester ici pour toujours.
Je me souviens du souhait confié à mon père entre deux pintes de Guinness, toujours vrai aujourd’hui alors que je suis prête à m’envoler : la possibilité de vivre ici pour quelques mois. Ici, en Irlande – Cork, Dublin, quelque part, n’importe où – afin de m’imprégner encore plus absolument de l’Irlande et de son Histoire, de rencontrer mieux les gens extraordinaires que sont les Irlandais, pour l’écriture mais aussi pour moi. Et pour la première fois depuis longtemps, je ne me projette pas pour les dix ans à venir, je fais à l’instant de mon instinct. 
Je prends finalement mon dernier bus irlandais à travers la campagne verdoyante de soleil, j’arrive à l’aéroport et je retrouve mon souvenir d’arrivée : dans le hall d’entrée, il pleut littéralement des roux. Quelqu’un a décidé qu’il était de bon ton de véhiculer certain cliché irlandais et de présenter une exposition de photographies de roux à l’arrivée des voyageurs étrangers.
C’est maintenant que s’achève mon voyage, encore quelques heures et j’aurais retrouvé ma ville rose. Encore quelques heures et je refermerai mon carnet de voyage jusqu’à mon prochain départ. Je regarde l’Irlande jusqu’au dernier instant depuis le ciel, les nuages sont si bas ou nous sommes si haut, je ne sais pas. Elle est si belle dans le soleil et ses zones d’ombres de nuages blancs. J’ai l’oreille droite qui entend l’océan et le vague à l’âme. Toujours le chant irlandais résonne dans mon être. Et toutes les mers du monde déferlent dans la tempête de mon cœur.

* Héroïne féminine d’Ulysse, de James Joyce
** Personnage féminin de la pièce de Sean O’casey, The Plough and the Stars

MARS 2016