Aurore écarlate

Je pars dans un matin incertain, tirant vers le soleil d’un côté et vers la neige de l’autre. Je longe Utah Lake, certainement vu du ciel lui aussi. Mais bordé de plus loin, je ne peux que deviner ses couleurs bleutées entre les sommets enneigés qu’il sale peut-être parfois. Puis je quitte l’Interstate 15 pour prendre à l’Est et le paysage se métamorphose à la fois doucement et drastiquement alors que je traverse des montagnes dont je ne connais pas le nom. Je rencontre la nouvelle facette de l’Utah ; de ses tons pastel, le panorama révèle la flamboyance de son rouge ardent sous la neige. Je découvre l’autre facette de l’Utah, celle qui rougit dans le soleil immortel de l’hiver, celle qui se découpe bientôt en arches irréelles et rigole en gorges immenses.
Price Canyon, c’est ma première fois, mon premier regard en vrai. Avant. Après. Tout est mélangé.

M’être languie des semaines, des années, de ces paysages rouges, avoir chéri l’attente précieuse qui me menait jusqu’à eux. Et soudain, les percevoir, les découvrir presque bleus tant la neige est blanche. Suis-je déçue, non ! J’en pleure tant ils sont magnifiquement surprenants, tant leur couleur importe peu, la terre prend des formes et des reliefs si particuliers. C’est gigantesque et incompréhensible. Je n’en finis pas de descendre dans le vide du ciel bleu, le rouge dentelé à mes côtés ; je ne savais même pas que j’arrivais de si haut ! Désert.
Quand j’ai découvert Seattle, ma première rencontre avec l’Amérique, je n’avais pas d’attente particulière, j’avais une idée vague de cette contrée lointaine de l’autre côté de l’Atlantique qui se résumait à des gratte-ciels et mes déserts rouges. Fascinée par les hauts buildings, tendue vers ma terre rouge inatteignable, je suis alors pourtant tombée amoureuse des paysages olympiens que je ne soupçonnais pas. Même si mon rêve était ailleurs. Inaccessible. Et mon rêve est soudain là, devant mes yeux, sous mes pas, entre mes mains. Ainsi, c’est cela réaliser son rêve ? Eh bien c’est magnifique, c’est d’une pureté absolue.
Je suis si reconnaissante de ce rab d’aventure avec mon fidèle écuyer qui me permet d’écumer ces destinations américaines dont j’ai rêvées toute ma vie sans savoir les nommer… Elles se répartissaient entre deux appellations complètement arbitraires : le Grand Canyon et les Rocheuses. Mais je n’y suis pas encore, alors elles commencent à s’identifier individuellement, à prendre leur  réalité concrète magiquement.
Je suis emplie de joie, d’amour, de possible. Je n’en reviens pas. Je sens toutes mes cellules interagir avec ce voyage américain qui me transforme. Car l’Amérique me transmute après que le Canada ait fait son travail d’apaisement. L’Amérique nourrit ma pulsion d’émancipation, ma pulsion de vie, ma pulsion d’amour. L’Amérique donne raison à mes témérités, elle me donne le droit de rêver gigantesque et de croire à l’impossible, tous les impossibles. L’Amérique me donne la permission d’en vouloir plus, tout le temps. D’être vagabonde infiniment. Alors que le Canada m’assagit, il m’ancre, il m’a donné envie de rester, de rentrer dans l’ordre. Ces deux patries font écho à deux parties de moi que je ne voudrais pas avoir à choisir, même si elles sont inconciliables. Même si mon choix se fait malgré moi, puisque je suis toujours en mouvement. Ou peut-être s’agit-il juste d’étapes… Le Canada m’a laissé la possibilité de me tourner vers tous mes défis intérieurs afin que l’Amérique puisse m’ouvrir sur le monde, confiante et sans peur. Le Canada pacificateur m’a permis d’être prête pour l’énergie dévorante de l’Amérique.
Et je me demande si cette sensation particulière, si cette métamorphose intime, est liée à l’Histoire. J’ai la sensation que l’histoire canadienne est moins brûlante, qu’elle est moins mise en valeur et qu’elle me résonne par conséquent moins dans les cellules. Ainsi, j’ai traversé tous les paysages magnifiquement canadiens remplie de présent, remplie de moi-même et de mes évidences. Car l’Histoire du lieu m’était occultée, il n’y avait plus personne pour la raconter et la Terre là-bas ne sait plus se faire entendre, elle a perdu ses interprètes. L’Histoire est tout aussi brûlante au Canada, mais elle l’est à la mode britannique, on a mis un mouchoir dessus. Ce n’était pas des flammes mais une fumée suffocante qui a tout détruit sur son passage sans laisser de témoins. Alors que les flammes américaines laissent des cicatrices, elles racontent une Histoire. Ainsi quand je traverse les paysages américains, je suis transcendée par d’autres histoires que la miennes. Je suis fascinée, j’ai mon cœur qui brille de mille vies et cela efface toute résolution sage. Je suis soufflée par un vent fou qui me porte d’une idée à l’autre, d’un courage à un risque…

Delicate Arch

Portée par cette invincibilité, je vole presque au-dessus des hauts plateaux rouges qui se craquellent de canyons. Immenses, partout, presque en forme de sculptures. Époustouflée qu’un côté soit couvert de neige et que l’autre reste rouge. Ardent et immortel. Et je finis par atteindre les Arches, le parc si bien nommé.
Au pays des arches, c’est une œuvre d’art que la Terre nous a sculptés pendant des milliers d’années. Ça prend parfois la forme de statues égyptiennes et ça ouvre des fenêtres sur le ciel. C’est rouge et c’est blanc, ça garde le souvenir de sa nature aride même si l’hiver y va de son humeur. Cela me bouleverse.
Et quand je prends mes jambes à mon cou pour escalader l’arche la plus délicate, c’est une émotion indescriptible. On a beau avoir vu les photos, on n’est pas préparé. On ne sait pas que ce sera si immense, à perte de vue, si paisible et silencieux. Je n’avais pas vraiment d’attente, j’étais déjà parfaitement heureuse de la terre rouge et des sculptures si particulières. J’étais comblée de ce cadeau précieux et rare, de ce désert rouge de plein hiver. Mais je reste là, perchée sous l’arche sur le vide, pendant des minutes infinies, savourant le silence du désert uniquement brisé par le vol croassant du corbeau, prenant la mesure du tournant que ma vie est en train de prendre. Je suis transformée aujourd’hui car je réalise mon rêve.

Protection mystique

Au matin suivant, je me dirige vers le Parc National de Canyonland, un peu comme si je faisais un zoom arrière des arches vers les canyons, comme si je voulais voir la vision d’ensemble.
Je fais un premier arrêt à l’Arche Mesa, moins impressionnante, moins délicate que celles que j’ai observées au parc voisin. Mais l’arche ne  compte pas véritablement, c’est la fenêtre qu’elle ouvre sur le vide, c’est la fenêtre qu’elle ouvre sur le vertige immense qui me transporte. C’est un creux gigantesque rouge et blanchi dans lequel on ne sait plus véritablement définir les reliefs, si ce n’est les colonnes en fond d’image. Le paysage est presque immobile, figé ici et maintenant pour l’éternité. Même le brouillard semble arrêté et pourtant il nous pénètre et nous rend aveugle en une minute.

Pendant une seconde hier, j’ai pensé que la neige compromettait mon rêve, qu’elle dissimulait cette terre si rouge. Alors que c’est ce qui rend mon expérience si précieuse et unique. La neige dessine des rivières de soleil sur les canyons.
Le matin est si gris pendant quelques heures, alors que je regarde de si haut les creux fabriqués par la Colorado River et sa petite sœur verte, alors que j’observe le trou étrange laissé dans la roche par une météorite intergalactique disent les rumeurs. Vers midi cependant, le paysage se métamorphose. Il est des paysages qui se subliment du ciel gris, qui se transcendent dans les nuages. L’Utah n’est pas de ceux-là. C’est le soleil sans aucun doute qui bouleverse les panoramas. Car l’infinité rouge révèle soudain ses creux et ses sculptures. On en contemple intiment tous les reliefs, on peut voir jusqu’au cœur de ses crevasses. Je voudrais tant descendre là-bas, si bas, pour regarder mon vertige de plus près.

Au bord de l’île

Je prends de la hauteur à la place, je vais jusqu’à l’extrémité acérée de cette île dans le ciel, contempler le désert rocheux que la main de l’homme aidée de la force de la nature a dessiné sous mes yeux. Il est étrange de penser que des communautés humaines ont vécu ici un jour – des indigènes de passage, des chercheurs d’or – et que le paysage est à présent figé à jamais, privé de toute interaction humaine. Je contemple ces montagnes étranges, plus basses que moi qui suis perchée sur les hauts plateaux, et je revois Spirit*, l’étalon des plaines, galoper d’une tour d’ivoire rouge à l’autre comme s’il volait. Accomplissement ultime pour lui qui rêve d’être un aigle !
Je longe tous les précipices baignées de soleil jusqu’à Murphy Point d’où je ne peux pas partir. Absolument solitaire. Je suis reine du monde seule face à l’immensité. Je prends la mesure de mon rêve. Je chante. Je suis amoureuse. Je suis parfaitement au présent. Comment pourrais-je un jour partir ?
Je m’arrache finalement à ce regard absolu sur le monde, je vais de l’autre côté pour contempler le reflet du soleil couchant dans les rochers. Pour m’hypnotiser du ciel rose fluorescent là où l’astre immortel a disparu.

Murphy Point

Le froid recommence à perturber mon sommeil, rendant mon départ facile aux premières heures de jour, même si le soleil n’est pas encore de sortie. Je prends mon cours de rattrapage entre les arches. Les paysages se teintent de grand soleil, passant du Nord vers le Sud, d’une fenêtre de roche à l’autre. Fenêtres qui ressemblent en fait plus à des portes sur l’autre monde tant elles sont immenses. Et soudain toutes les arches dépareillent sur fond bleu éclatant.
Jouant à toucher couler avec ma réserve d’essence, je pousse jusqu’au cœur du parc que j’ai défilé si vite au coucher du soleil de samedi, je me perds dans les jardins du diable mais pas trop quand même. Puis, hésitante, je dévale mes pieds jusqu’à l’arche cassée, jusqu’à la tapisserie d’arche. Émerveillée du ciel bleu. Du rien immense qui me contemple. De ces sculptures étranges qui s’accumulent et fanent soudain. Je commence à m’habituer cependant… Ce n’est pas que je me lasse, c’est que je n’ai plus de mots pour connaître mes sensations. Il est donc temps de partir, de prendre le Sud en ce jour de plein soleil, de faire une boucle par les aiguilles de Canyonland, par cet autre chemin, par ce nouveau bouleversement.

Turret Arch

Je me dis que je connais, que j’ai déjà vu le paysage rouge et les crevasses, je suis donc moins préparée à mon émerveillement finalement. C’est toujours Canyonland mais c’est encore autre chose, c’est encore différent. Parce que cette fois-ci, je ne regarde pas d’en haut, je regarde d’en bas. Je ne suis pas au plus profond du canyon ; je serpente entre les plateaux solitaires qui ont la même forme qu’hier, plats au sommet, rectangulaires sur toute la partie haute et soudain une dégringolade de pierres. Et tout cela rouge, si rouge. Le blanc ne s’est pas invité. Je suis subjuguée alors que je ne suis même pas arrivée au point final de ma destination. Ce n’est qu’un avant-gout, une gentille introduction parce qu’après, ça se met à danser sur les plateaux. Ça se dessine en longues tiges longilignes à contre-jour !  
Je me languis de me rapprocher, mais je m’éloigne en fait. Je vais vers une terre, ou plutôt une roche, encore plus mansardée, encore plus méandreuse. Ça fabrique des champignons et des sabots et des éléphants, des temples hindous, des allumettes en dent de scie, des pirouettes entre les canyons. Je suis une île dans le ciel. Je les défile en avance rapide alors que le soleil se couche et redessine ces nombreux reliefs. Ça devient ocre, ça devient vermillon, ça devient rouge sang. Je connais enfin le crissement de la terre rouge sous mes pieds, alors que le sable est protégé sous les champignons préhistoriques des cow-boys. Je sens l’odeur du rouge sous mes crampons. Mais où est-elle l’eau qui a dessiné ces paysages ? Je ne la vois pas scintiller au creux des rides de la terre…

Et puis déjà le soleil rend ce rouge encore plus rouge. Dans ce paysage, on ne regarde définitivement pas le soleil, spectacle trop souvent observé ailleurs, on contemple la lumière changeante se refléter sur les roches, même alors que ce n’est plus que le reflet du soleil sur le reflet du ciel sur la terre opposée. Ça pleure des rayons de sang soudain… Puis ça devient rose, violet, bleu d’un autre bleu au-dessus de la ligne des plateaux. Puis ce n’est plus que ce rouge étrangement lumineux sur fond bleu presque anthracite. Et je quitte déjà cette autre île, les allumettes septentrionales rougies dans mon rétroviseur. Je tiens compagnie au crépuscule entre mes premières visions de merveilles.

Contre-Jour

A la fin de ces trois jours de découvertes flamboyantes, je tente toujours de comprendre comment ces paysages ont pu se sculpter ainsi ? Bien-sûr, les mineurs ont tracé quelques canyons mais le plus gros du travail revient à la Colorado River et sa petite sœur verte. Mais le plus gros du travail revient à la neige, à l’eau, à l’érosion. C’est presque de la magie ! Je me souviens que certains ont cru, et continuent à croire, que tels paysages ne pouvaient être qu’une création divine, comme si cela les sublimait. Selon moi, savoir que c’est la nature, que ce sont des processus très concrets mais impalpables à l’origine de ces émotions grandiloquentes, rend tout cela encore plus mystérieux.

Et la lune à la forme étrange, encore dorée malgré l’heure tardive, conclut mon récit du jour.

* Dessin animé sur un cheval sauvage dans les plaines américaines au XVIIIème siècle.

Justine T.Annezo – 11-13 Janv. 2020, Moab (UT) – GMT -7

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